Damien Bonnard, Alexis Manenti et Djebril Didier Zonga forment le trio de policiers plongés dans la tourmente dans «Les Misérables» de Ladj Ly.
Damien Bonnard, Alexis Manenti et Djebril Didier Zonga forment le trio de policiers plongés dans la tourmente dans «Les Misérables» de Ladj Ly.

Damien Bonnard: des rivages du Nouveau-Brunswick à celui de Cannes

Damien Bonnard est devenu acteur sur le tard — à l’orée de la trentaine, en 2010. Et ses débuts s’avèrent modestes, jusqu’à «Rester vertical», en compétition au Festival de Cannes 2016. Sa carrière décolle : des rôles dans «Dunkerque» de Nolan et «D’après une histoire vraie» de Polanski, entre autres. La consécration arrive toutefois avec le film-choc «Les Misérables», prix du jury à Cannes l’an dernier. Pas mal pour un ancien pêcheur du Nouveau-Brunswick…

Quand on lui mentionne son parcours atypique en entrevue téléphonique, Bonnard rigole. Passé par les Beaux-Arts, il devient ensuite assistant de la peintre belge Marthe Wéry. De retour en France où il travaille dans un laboratoire du CNRS qui fabrique des diamants artificiels pour la NASA, un ami acadien le convainc de se joindre à lui pour la cueillette des têtes de violon.

Lors de ce «voyage initiatique» au Canada, il s’exerce à la pêche, veut terminer la construction d’un bateau pour s’installer au Mexique, abandonne par manque d’argent puis rentre au pays où il devient livreur à moto.

«Je livrais pour plein de boîtes de production de cinéma. J’avais l’impression que je pouvais être heureux là-dedans et vivre plein de vies de façon plus serrée. J’aime me plonger dans la vie de quelqu’un, ça ouvre des univers. C’est ce que j’adore faire.

«C’est un plaisir que je n’avais pas à l’école [il a décroché à 16 ans], mais un plaisir d’écolier de découvrir des choses en essayant d’en savoir le plus possible et de tenter de le restituer.»

Son travail minutieux de préparation et son jeu incarné lui permettent de décrocher une nomination de meilleur espoir aux Césars, pour Rester vertical d’Alain Guiraudie, à… 37 ans! Nullement offusqué, il en a été flatté, y voyant la preuve qu’il n’y a pas d’âge pour s’accomplir.

Devant la caméra, il a donc été berger (deux fois plutôt qu’une), ingénieur de son, pompier... et policier, d’abord dans la comédie déjantée En liberté!. Il endosse ensuite l’uniforme pour Les Misérables (et l’a fait également pour The French Dispatch de Wes Anderson (à venir en 2020), «mais je joue un flic qui torture les gens, c’est différent (rires)»).

Dissipons tout malentendu : le titre se veut un clin d’œil au roman de Victor Hugo, soit, mais Les Misérables de Ladj Ly, à la fois film politique, drame social et suspense, s’inscrit dans une réalité très contemporaine.

Dans ce puissant drame, Bonnard incarne un flic transféré dans un quartier multiethnique de la banlieue parisienne. À son premier jour, témoin d’une bavure, il se retrouve pris entre la solidarité envers ses confrères et ses problèmes de conscience. Le réalisateur s’est inspiré de violences policières dans son quartier de Montfermeil.

Une authenticité qui a néanmoins une portée universelle, estime Bonnard. Partout dans le monde, dit-il, des gens vivent des situations difficiles, voire tragiques, dont on préfère souvent détourner le regard.

Si Ladj Ly connaît cette réalité de première main, il en allait autrement de son acteur, qui avait fréquenté les cités en dilettante. Ce qui fera dire au cinéaste que Bonnard «semblait arriver d’une autre planète». Celui-ci le prend comme un compliment puisqu’il interprète un policier débarquant de Cherbourg, petite ville plutôt tranquille, dans un environnement pas mal plus rock’n’roll.

Tout passe par le regard, avance l’acteur. Celui qu’on porte sur quelque chose induit souvent un jugement. «Si on change notre regard, notre jugement change et donc possiblement nos actes aussi. Les gens ne se résument pas à ce que l’on en voit très succinctement.»

Composer Stéphane s’est avéré néanmoins difficile. En raison de leur devoir de réserve, les témoignages de policiers sont rares, surtout dans ces poudrières. Il y a bien les vidéos d’interventions filmées par des jeunes, mais leur vision est nécessairement tronquée. Tout en poursuivant ses recherches, Bonnard lisait son guide de déontologie policière chaque soir.

«Parce que mon policier essaie d’être juste. […] J’ai beaucoup réfléchi aux limites de la justice, aux frontières entre les droits des policiers et ceux de la population.»

Jusqu’aux Oscars?

Contrainte de tourner avec la moitié du budget estimé, l’équipe demeure très soudée, témoigne Damien Bonnard. Avec l’espoir «qu’il y aurait peut-être un peu de gens qui viendraient le voir». Sélectionné en compétition à Cannes, Les Misérables ne cesse de retenir l’attention. En nomination aux Golden Globes, le premier long métrage de Ladj Ly fait aussi partie de la courte liste à l’Oscar du meilleur film international (les finalistes seront dévoilés le 13 janvier).

«On va pouvoir le partager avec plus de monde, ce qui est le but des œuvres d’art. […] Ce film est la preuve que celles-ci peuvent changer les choses. La révolte est importante, mais elle n’a pas besoin d’être violente. Elle peut passer par l’art. Ladj montre [dans Les misérables] que si on ne fait rien, les conséquences peuvent s’avérer importantes.»

Damien Bonnard est intimement convaincu de la pertinence de ce long métrage percutant. Il a d’ailleurs noté une citation de Victor Hugo, tiré des Misérables, qui résume bien sa portée : «La vie, le malheur, l’isolement, l’abandon, la pauvreté sont des champs de bataille qui ont leurs héros; héros obscurs plus grands parfois que les héros illustres.»

Les jeunes désœuvrés de la cité qui s'estiment victimes de répression vont s'en prendre aux policiers après une bavure de ceux-ci.

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UN PHÉNOMÈNE

Les misérables est inspiré de violences policières filmées par Ladj Ly à la fin de son adolescence en banlieue parisienne. Le réalisateur d’origine malienne a souvent maille à partir avec les forces de l’ordre, qu’il cadre en pleine «action». 

Ces expériences lui fournissent la matière du court-métrage Les Misérables, maintes fois primés, qui devient un long métrage-phénomène avec presque deux millions d’entrée en France (au 31 décembre). Sa véracité saluée n’empêche pas le passé tumultueux du cinéaste de refaire surface, bien au contraire.

Les Misérables mise, bien sûr, sur la connaissance intime de Ladj Ly des lieux et de la violence sourde qui y règne en raison des piètres conditions de vie. Vingt-cinq ans après La haine, de Kassovitz, les constats restent les mêmes.

Une fiction, certes, mais solidement trempée dans la réalité. D’ailleurs, plusieurs figurants sont des résidents de Montfermeil. Même chose pour l’équipe, indique l’acteur Damien Bonnard en entrevue.

À ses débuts de cinéaste, Ladj Ly s’est engagé dans le collectif Kourtrajmé, soutenu, entre autres, par Vincent Cassel et Mathieu Kassovitz. Inspiré par cette œuvre qui encourage la diversité, il fonde en 2018, à Montfermeil, une école gratuite des métiers du cinéma. Plusieurs de ses étudiants ont contribué aux Misérables.

«Il y avait tout le passé de la cité, ces gens qui avaient subi des violences, explique Damien Bonnard. On faisait une fiction, mais en respectant les choses vraies. Toutes les histoires du film sont arrivées à Ladj ou à son entourage. C’était important de le faire bien, mais tout en s’amusant à faire du cinéma.»

Le réalisateur n’est pas un ange pour autant. Il est condamné à un an de prison en 2011 pour complicité dans une affaire d’enlèvement perpétré par des amis. Il a toujours nié les faits pendant le procès. 

Les Misérables prend l’affiche le 10 janvier