C’est l’argent qui réunira Pierre-Paul (Alexandre Landry) le philosophe et Camille (Maripier Morin) l’escorte.

Charité bien ordonnée...

C’est un réel plaisir que de retrouver Denys Arcand au sommet de sa forme ; incisif, bien sûr, mais touchant, aussi. Tout en restant très efficace dans la démonstration des thèses qui se cachent derrière la fiction.

Car si La chute de l’empire américain est bel et bien une œuvre de fiction – construite comme un polar presque conventionnel – le film n’en demeure pas moins très pamphlétaire... détail qui ne surprendra personne ayant déjà vu un ou deux films signés Arcand.

Ces thèses et thèmes ne sont d’ailleurs pas éloignés de celles défendues dans Le déclin de l’empire américain... dont La chute n’est aucunement la suite, malgré ce que laisse présager son titre.

Résumons (très grossièrement) le sous-texte : les valeurs et idéaux qui définissaient nos collectivités se ne se sont pas juste effritées, elles se sont écroulées... et la seule valeur-refuge qui reste dans cette fichue société marchande est justement celle qui a corrompu toutes les autres : le Dieu dollar. Bref, il n’y a individuellement plus grand-chose à faire, à part ramasser égoïstement l’argent qui traîne et filer à l’anglaise, en attendant que d’autres âmes plus charitables ou plus idéalistes préparent l’éventuelle révolution du Grand Soir qui, peut-être, assainira ce modèle de la société.

S’emparer d’un sac plein de billets de banque qui ne lui appartiennent pas, c’est précisément ce que va faire le protagoniste de La Chute, Pierre-Paul (Alexandre Landry, vu dans Gabrielle et L’Amour au temps de la guerre civile ; il est, comme toujours, très juste).

Pierre-Paul, c’est l’archétype du brave gars brillant, lettré, que la société ne reconnaît pas à sa juste valeur. Un type sans le sou, contraint d’exercer le métier de livreur parce que, expliquera-t-il en préambule, ça paie davantage que chargé de cours en philo.

Pierre-Paul, qui souffre de cette injustice, voit une opportunité en or (ou en étalon dollar) pour la réparer : il va voler ces sacs, convaincu que son geste restera impuni. De toute façon, le pognon, « tombé » lors d’un braquage ayant mal tourné, appartenait manifestement à la pègre du coin. Ce qui permet au chapardeur d’écarter rapidement le débat philosophico-éthique entourant le geste... et au spectateur de rester attaché à ce personnage, qui, même s’il n’est pas riche, passe son temps libre à aider les plus démunis que lui.

Robin des Bois
La prémisse fonctionne très bien. Difficile pour le spectateur de ne pas se poser certaines des questions (éthiques, logistiques et fiscales) qui tarabustent Pierre-Paul, ou de s’identifier à ce sympathique (quoique candide) Robin des Bois moderne. Le spectateur aura sans doute envie que ce brave gars naïf et « cassé » profite en peu de ce pognon mal acquis,

Arcand – qui signe aussi le scénario – va rapidement envoyer à ses trousses deux flics (Louis Morissette et Maxim Roy). Et si les enquêteurs sont moins antipathiques que le shérif de Nottingham, ils sont suffisamment entêtés pour lui donner du fil à retordre.

Afin de pouvoir profiter de cet argent sale, il faut le blanchir. Or, Pierre-Paul n’a aucune idée de la marche à suivre. L’anti-héros tentera donc de convaincre un criminel (dont on ne sait trop s’il est repenti ou simplement très malin), Sylvain « The Brain » Bigras (Rémy Girard vraiment parfait, à la fois renfrogné, sympathique et louche), de l’aider à faire disparaître le fric, grâce à la magie comptable de la finance internationale, des ordinateurs et des paradis fiscaux, lui qui fut l’argentier d’une bande de motards criminalisés.

Le jeune homme va par ailleurs se faire plaisir dans les bras d’une escorte de luxe, Camille (Maripier Morin), dont le physique avenant lui permet en général d’obtenir tout ce qu’elle désire. Mais cette « courtisane » aussi jolie que vénale, est sibylline : court-elle après l’amour, ou après son fric ? On est chez Arcand, après tout, et non dans un conte de fées Hollywoodien du genre de Pretty Woman.

Suspense policier
La direction photo zigzague entre les sourires de requins et la joie misérable, entre les décors luxueux (résidences maffieuses aux allures de châteaux ; tours de verre et d’ivoire d’où les bandits de la finance font leurs petites magouilles sans verser de sang sur le tapis feutré) et les cadres beaucoup plus humbles (la rue et les centres de refuges pour itinérants). Au fil des images se confrontent l’individualisme et la solidarité, la puissance de l’argent et les petits rêves des insignifiants.

Voilà à quoi pourrait (voire devrait) servir tout ce pognon, si l’État de droit n’en avait décidé autrement, suggère Arcand. Il ne va toutefois pas jusqu’à poser de jugement grossier, préférant filmer le « voyage » de l’argent, d’une poche à l’autre, d’un coffre à l’autre. Avec un détour particulièrement savoureux par le cabinet de Wilbrod Taschereau. C’est Pierre Curzi qui prête ses traits à ce fildefériste de la finance, qui, sous le vernis immaculé de sa société d’avocats, sait parfaitement comment contourner les cadres légaux et fiscaux, pour le plus grand bonheur de ses clients et son plus grand profit à lui.

La mise en scène passe de la tendresse – via des portraits de véritables itinérants, et quelques autres « construits », tel Jean-Claude, touchant personnage défendu par le Gatinois Vincent Leclerc (aussi hirsute, mais nettement plus sympathique que son autre barbu, Séraphin Poudrier) – à l’acidité.

Elle alterne entre la compassion et le cynisme (lorsqu’Arcand choisit un lieu sacré – l’Oratoire St-Joseph – comme théâtre d’opération pour des tractations louches).

Les saillies assassines succèdent aux observations mordantes. La frustration du réalisateur transpire, mais n’envahit pas le récit. On convoque au passage Platon et Socrate. On y parle du sens des mots et de l’Histoire, d’amour et de démocratie, de Trump et du règne du politiquement correct. Le verbe est soigné, mais La chute est volubile sans être verbeuse, grâce à un récit bien ficelé, bien rythmé, et de très nombreux caméos amusants.

La Chute renoue avec les œuvres de fiction de jeunesse d’Arcand : quand, au début des années 70, le réalisateur, délaissant le documentaire, enchaîna les trois polars que sont La Maudite galette, Réjeanne Padovani et Gina. C’est même pratiquement un film d’action : plein de tension et de rebondissements.

Bref, un très bon Arcand, à la fois corrosif et doux, indéniablement maîtrisé, qui devrait lui permettre de retrouver facilement les faveurs du grand public.

AU GÉNÉRIQUE

Cote : ****

Titre : La chute de l’empire américain

Réalisateur : Denys Arcand

Acteurs : Alexandre Landry ; Rémy Girard ; Maripier Morin, Louis Morissette, Maxim Roy, Pierre Curzi, Vincent Leclerc