Cécile de France multiplie les rôles, autant dans le drame que la comédie.

Cécile de France: Jubilation et dénonciation au féminin

PARIS — Cécile de France interprétait une noble vengeresse dans «Mademoiselle de Joncquières», elle endosse maintenant dans «Rebelles» les habits d’une ancienne reine de beauté forcée de retourner vivre chez sa mère. Un écart qui témoigne de la polyvalence de l’actrice et qui lui a valu de nombreuses récompenses. La pétillante Belge (et oui!), pas prétentieuse pour deux sous, a accordé au «Soleil» un entretien ponctué d’éclats de rire où elle évoque la jubilation de jouer avec un flingue et de réaliser ses cascades, mais aussi l’importance pour les femmes de revendiquer la place qui leur revient et de dénoncer les abus.

Q Avec son style décalé, qui met en scène trois travailleuses d’usine qui tombe sur un magot qui va leur causer plaies et bosses, et ses nombreuses influences, peut-on qualifier Rebelles de comédie rock’n’roll?

R Le rock fait appel à l’univers prolétaire du Nord de l’Europe, il y a des touches westerns. Il y a une réelle volonté de faire tous ces clins d’œil à tous ces réalisateurs qui nous ont offert ces films haletants et d’action, mais ça demeure une comédie noire. Il y a aussi ce désir de faire du bien aux spectateurs et aux spectatrices qui peuvent vivre par procuration de grands dangers.

Q Est-ce un rôle plus jubilatoire à jouer?

R [Sans hésitation] Oui! C’est très jubilatoire de pouvoir tenir un flingue, taper avec une pelle… On fait aussi du cinéma pour s’amuser, pour penser aux fantasmes cinématographiques qui ont nourri notre adolescence.

Q Le spectateur y retrouve tout de même un aspect social, de différence de classes, s’il veut y prêter attention?

R Elles sont pauvres. C’est intéressant de voir comment chacune va gérer l’argent. Sandra (Cécile de France), c’est le cerveau, il faut le cacher. Nadine (Yolande Moreau), une mère de famille, va s’en servir pour payer le loyer. Et la plus déjantée du groupe, Marylin (Audrey Lamy), va s’acheter une bagnole. Elles ont des identités complémentaires. Boulogne-sur-Mer [où se déroule l’action], est une ville qui peut être chargée de pathos, de misérabilisme, mais ce n’est pas le cas du tout. C’est ouvert sur la mer, sur la nature… Il y a ce climat social prolétaire, mais ce n’est pas dépressif.

Q C’est un trio dépareillé, pour le moins. Comment avez-vous établi votre complicité?

R Déjà, on a la même manière de travailler : on est très sérieuses, on connaît super bien notre texte, on obéit; finalement, on est très sages, ce qui n’est pas toujours le cas en France… On ne voulait pas trop s’amuser au détriment de la véracité et de la sincérité du jeu, même s’il y a un petit décalage et qu’on peut se permettre un peu de fantaisie. Mais une comédie, ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît. On est très attentif. Il y a une pression. Parce que si ce n’est pas drôle… Alors que quand on fait un drame, il y a moins d’enjeux. La comédie, c’est de l’horlogerie. Mais j’aime bien pouvoir passer d’un univers à l’autre pour ne pas m’ennuyer. J’essaie de varier les rôles et les genres. Pour apprendre, aussi. Je suis plutôt curieuse et j’ai envie de m’émerveiller. C’est intéressant d’aller plus loin ou dans une autre direction.

Q Au-delà des spécificités de la comédie, le rôle de Sandra est très physique. Ça vous plaisait cette implication corporelle?

R Oui, tout à fait. Il y a avait des cascades à répéter et tout ça. Mais moi, je suis très physique, pas une intellectuelle. Je viens du théâtre, où le corps a beaucoup d’importance. Ça m’amuse que mon corps puisse raconter quelque chose.

Q Le réalisateur Allan Mauduit soutient qu’il s’agit d’un long métrage féminin, pas féministe. Êtes-vous d’accord?

R Oui. Malheureusement, féministe est un mot péjoratif, même si ça ne devrait pas. Dans Rebelles, il n’y a pas de discours, de revendication. C’est un film avec trois héroïnes, et beaucoup de féminité. Il a écrit son scénario, qui date d’il y a longtemps, avant #MoiAussi. Les réalisateurs sont aussi des gens qui se posent des questions sur la liberté et l’égalité. Il y a encore des inégalités, mais les choses sont en train de changer.

Q Parlant de #MoiAussi, avec le courage qu’a affiché Adèle Haenel dans ses dénonciations des abus commis à son endroit, croyez-vous que les choses vont réellement changer?

R C’est exceptionnel ce qui vient de se passer. Il y a un questionnement et je trouve ça génial, tant pour les femmes que les hommes, qu’il y a cette remise en question du système patriarcal, qui n’est plus assez moderne. Moi, pour la première fois de ma vie, il y a deux ans, j’ai été payé comme un homme… C’est quand même incroyable d’attendre 43 ans pour avoir le même montant que mon partenaire masculin.

Q Je trouve ça encourageant pour les jeunes filles...

R Elles grandiront avec d’autres modèles alors que nous avons grandi avec des femmes enfermées dans des carcans dans lesquels nous nous projetions. Tout est à réinventer. C’est très excitant. Je félicite toutes les femmes qui osent dénoncer ces injustices. Surtout que ça vous colle à la peau toute votre vie. Adèle, on va lui en parler à chaque interview. C’est quand même lourd. Elle le fait aussi pour nous toutes. Les choses vont arrêter si la parole est libre.

Rebelles est à l’affiche.

Les frais de ce reportage ont été payés par Unifrance