Bong Joon-ho remporté la Palme d'or du 72e Festival de Cannes pour «Parasite».

Cannes : un palmarès qui ne fera pas l’unanimité

CANNES — Le palmarès de la 72e édition du Festival de Cannes ne fera pas l’unanimité. Si la Palme d’or attribuée à l’unanimité à Bong Joon-ho pour le formidable «Parasite» est pleinement méritée, certaines récompenses remises par le jury sous la présidence d’Alejandro González Iñárritu, sont très discutables, à commencer par le Grand prix obtenu par «Atlantique».

Il ne s’agit que de l’opinion de neuf personnes dans le monde, a tenu à rappeler le président Iñárritu. Peu importe si vous êtes d’accord, la bonne nouvelle, c’est que «les œuvres vont vivre à jamais», a déclaré le réalisateur mexicain. Il y a tout de même de gros oublis : Malick et Loach, entre autres.

Au moins, la Palme d’or remise à Bong Joon-ho, à sa deuxième présence en compétition, ne choquera pas personne, même si le récit ressemble à celui d’Une histoire de famille, gagnant l’an passé, dans un style très différent, toutefois. «Je suis vraiment très honoré et surpris, surtout par cette unanimité. Je tiens à remercier les réalisateurs [Henri-Georges] Clouzot et Claude Chabrol», a dit le Sud-Coréen en soulignant son amour pour le cinéma français.

Reste que, d’accord ou pas, les choix du jury sont conséquents. Il s’agit d’œuvres qui ont une forte portée sociopolitique. «La plupart des films parlent d’injustice. C’est un message. L’ensemble des thèmes du palmarès sont urgents. Le cinéma doit essayer d’élever la conscience sociale partout dans le monde. Il serait erroné de croire que notre sélection a reposé sur des choix politiques. Nous ne devions avoir aucune autre considération que les films eux-mêmes. On ne voulait transmettre aucun message. Le cinéma parle de lui-même», a tenu à préciser Alejandro González Iñárritu en conférence de presse.

Grosse surprise, néanmoins, Atlantique de la Française Mati Diop a obtenu la faveur du jury pour le Grand prix. Ce premier long métrage relate les contrecoups chez les proches de migrants qui tentent de joindre l’Europe. Ébahie, la réalisatrice cherchait ses mots. «Je trouve ça un peu fou.» Nous aussi.

Autre choix qui a suscité des murmures chez les journalistes présents à la remise des prix, celui de l’interprète féminine, obtenu par la Britannique Emily Beecham pour son rôle dans Little Joe, un des longs métrages les plus faibles de la compétition. Virginie Efira et Adèle Haenel avaient ma faveur.

Viggo Mortensen a rendu un touchant hommage, en français, à Agnès Varda avant de remettre le prix de la mise en scène à Jean-Pierre et Luc Dardenne pour Le jeune Ahmed. Un choix surprenant, chahuté par les journalistes. Ce film sur un ado de 13 ans qui se radicalise est «une ode à la vie en ces temps sombres et difficiles. Nous avons voulu filmer un appel à la vie, à la différence et à l’ouverture», a expliqué l’aîné des frères.

Céline Sciamma s’est vu remettre le prix du scénario pour son très beau Portrait de la jeune fille en feu. La réalisatrice française en a profité pour remercier ses actrices, Adèle Heanel et Noémie Merlant. Autre récompense pour le drame, la Queer Palm, qui souligne une œuvre des différentes sélections pour son traitement des thématiques LGBT.

Dolan les mains vides

Xavier Dolan est reparti les mains vides de la compétition. Mince consolation, Jean-Michel Blais, qui a composé la musique de Matthias & Maxime, a obtenu le prix d’honneur du jury de l’organisme Cannes Soundtrack, qui récompense les meilleures trames sonores des films de la compétition.

Autre grand perdant de cette 72e édition : Pedro Almodóvar. Le réalisateur espagnol n’aura pas réussi à conquérir la fameuse Palme d’or qui manque à sa carrière avec Douleur et gloire.

Toutefois, Antonio Banderas a gagné le prix d’interprétation masculine. L’acteur espagnol, en alter ego d’Almodóvar dont c'était le huitième long métrage avec le grand cinéaste, est stupéfiant dans ce rôle tout en retenue. «Vous n’avez aucune idée comment j’aimerais parler en français. Thierry Frémaux [le délégué général du Festival] m’a demandé combien de temps ça m’a pris pour arriver ici : 40 ans. C’est ma soirée de gloire», a dit celui qui a été souvent nommé, sans gagner un prix prestigieux. Mais c’est un peu amer, parce que j’aurais aimé que Pedro soit ici aussi. C’est comme le titre, douleur et gloire...»

Le prix du jury ex æquo, fut remis par Michael Moore, qui en a profité pour lancer une pointe à Donald Trump, aux Misérables de Ladj Ly et à Bucurao des Brésiliens Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles — une surprise pour ce film moyen. Le réalisateur français, qui a grandi dans la banlieue où se déroule le percutant drame, a déclaré qu’il n’oublie pas d’où il vient. «Mon film parle des rapports [parfois difficiles] des différentes communautés et leur seul ennemi commun, c’est la misère.»

Elia Suleiman a remporté une mention spéciale pour It Must Be Heaven, filmé en partie au Québec. Rencontré plus tôt dans l’après-midi, le réalisateur palestinien a souligné qu’il aimerait bien revenir tourner à Montréal, une ville qu’il a bien «aimée».

Nuestas Madres du Guatémaltèque César Diaz est reparti avec la Caméra d’or, qui récompense le premier long métrage, toutes sections confondues. Le Grec Vasilis Kekatos fut le choix du jury pour la Palme d’or du court métrage avec La distance entre le ciel et nous.

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LES GRANDS GAGNANTS  

Palme d'or : Parasite du Sud-Coréen Bong Joon-ho

Grand Prix : Atlantique de la Française Mati Diop

Prix du jury ex æquo : Les misérables du Français Ladj Ly et Bucurao des Brésiliens Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles

Prix d'interprétation féminine : la Britannique Emily Beecham pour son rôle dans Little Joe

Prix d'interprétation masculine : l'Espagnol Antonio Banderas pour son rôle dans Douleur et gloire

Prix de la mise en scène : les Belges Jean-Pierre et Luc Dardenne pour Le jeune Ahmed

Prix du scénario : la réalisatrice française Céline Sciamma pour Portrait de la jeune fille en feu

Mention spéciale : It Must Be Heaven d’Elia Suleiman

AUTRES PRIX

Camera d'or : Nuestas Madres du Guatémaltèque César Diaz

Palme d'or du court métrage : La distance entre le ciel et nous du Grec Vasilis Kekatos

Mention spéciale du court métrage : Monstruo Dios de l’Argentine Agustina San Martin

Les frais de ce reportage sont payés en partie par le Festival de Cannes.

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LES DIX DERNIÈRES PALMES D'OR

- 2018: Une affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda (Japon)

- 2017: The Square de Ruben Östlund (Suède)

- 2016: Moi, Daniel Blake de Ken Loach (Grande-Bretagne)

- 2015: Dheepan de Jacques Audiard (France)

- 2014: Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan (Turquie)

- 2013: La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche (France)

- 2012: Amour de Michael Haneke (Autriche)

- 2011: The Tree of Life de Terrence Malick (États-Unis)

- 2010: Oncle Bonnmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures d'Apichatpong Weerasethakul (Thaïlande)

- 2009: Le ruban blanc de Michael Haneke (Autriche)