Après avoir réalisé des films à grand déploiement tels que «Gravité» et «Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban», le cinéaste Alfonso Cuaron a essayé l’improvisation, a dirigé des acteurs novices et a exploré le récit intimiste, alors que «Roma» s’inspire de sa propre enfance à Mexico.

Avec «Roma», Cuaron s’est réinventé

LOS ANGELES — Le réalisateur mexicain Alfonso Cuaron aime varier les styles et les formes. Avec «Roma», un des grands favoris des Oscars, il a encore changé sa caméra d’épaule, délaissant les effets spéciaux et les scénarios ciselés pour livrer un récit intimiste inspiré de son enfance.

De l’épopée galactique Gravité au film d’initiation en forme de road trip Y Tu Mama Tambien en passant par la saga fantastique Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban, il s’est frotté avec succès à des genres très différents.

Avec Roma, qui s’inspire de ses tendres années dans le quartier éponyme de Mexico, il innove encore.

«C’est un processus dont je ne savais pas ce qu’il allait donner. Me réinventer et apprendre tout en le faisant fut fondamental», a confié à l’AFP l’artiste de 57 ans.

Filmant lui-même, dans l’ordre chronologique et en noir et blanc, il a laissé la magie du cinéma opérer en ne donnant qu’une esquisse de scénario à ses acteurs, voire en leur livrant des instructions contradictoires.

Pas de vedette hollywoodienne cette fois. Des Mexicains sont à l’affiche et parlent en espagnol et en mixtèque, l’une des langues indigènes du pays.

À en juger par les dix nominations de Roma aux Oscars, le changement de cap est réussi pour le Mexicain, qui a déjà remporté la statuette dorée du meilleur réalisateur en 2014 pour Gravité.

À la suite du succès de «Roma», des touristes se prennent en photo devant la maison où le film a été tourné à Mexico.

Chaos

Roma raconte l’histoire de la nourrice d’Alfonso Cuaron, une jeune Amérindienne tombée enceinte après sa première expérience sexuelle, et analyse en parallèle la séparation de ses parents dans le Mexique des années 70.

Pour les incarner, le Mexicain a réclamé des acteurs ressemblant à ses proches.

En conséquence, une partie de la distribution est composée de novices, arrivés un peu par hasard sur le plateau comme Yalitza Aparicio, qui joue le rôle de la nourrice. À l’origine c’est sa sœur qui devait passer les auditions. Nommée dans la catégorie meilleure actrice, elle pourrait décrocher le 24 février l’un des prix les plus prestigieux du cinéma américain.

Chaque matin du tournage — qui a duré plus de 100 jours, un record pour Alfonso Cuaron —, il donnait ses consignes à son équipe.

«Ces instructions se contredisaient, donc quand je filmais, c’était le chaos, comme dans un embouteillage. Mais c’est la vie, la vie n’est pas parfaitement ordonnée», a-t-il expliqué lors d’un symposium en janvier.

«Mon travail de réalisateur, c’est de créer ces moments où les gens réagissent comme ils le feraient dans la vraie vie», ajoute l’artiste. «J’avais déjà un peu pratiqué l’improvisation, mais jamais à ce niveau. Et je vais continuer à en jouer».

L’océan d’Alfonso

Marina de Tavira, une actrice mexicaine confirmée qui incarne la mère, a confié à l’AFP que cette technique lui avait «imposé une période d’ajustement».

Mais au final, dit-elle, ne pas connaître le scénario «aide beaucoup : on évite le processus technique de forger une personnalité et on finit par être plus près de la réalité ou par plonger la tête la première dans l’océan d’Alfonso.»

Elle aussi est nommée aux Oscars, dans la catégorie du meilleur second rôle féminin.

Le réalisateur a usé de la même méthode pour les décors.

Quand Eugenio Caballero, sacré d’un Oscar pour les tableaux fantastiques du Labyrinthe de Pan, a été contacté par Alfonso Cuaron, il a commencé par lui demander le scénario.

«Il m’a dit : “non, il est écrit mais je ne veux pas que ça se passe comme ça”», se rappelle le chef décorateur.

Les deux hommes ont alors discuté pendant de longues heures pour recréer dans le moindre détail la maison d’enfance d’Alfonso Cuaron dans son style rationaliste (fonctionnel et épuré).

Le réalisateur a décrit «le style des marchands ambulants devant la maison, le type de bruits qu’il entendait...», détaille Eugenio Caballero. «À partir de là, on a construit le film.»