Asia Argento, l’une des premières femmes à avoir accusé Harvey Weinstein de viol, est maintenant elle-même soupçonnée d’avoir abusé sexuellement en 2013 d’un acteur et musicien de 20 ans son cadet, Jimmy Bennett, alors qu’il avait 17 ans.

Asia Argento, enfant terrible du cinéma mondial

ROME —« Borderline », « provocatrice » mais aussi « forte et courageuse » : l’actrice italienne Asia Argento, figure de proue du mouvement #MeToo et désormais elle-même en position d’accusée dans une affaire d’agression sexuelle, est l’une des personnalités les plus sulfureuses du cinéma mondial.

L’actrice à la voix rauque, couverte de tatouages, avait déclaré publiquement l’an dernier avoir été violée par le producteur américain Harvey Weinstein dans un hôtel de la Côte d’Azur en 1997, alors qu’elle n’avait que 21 ans, devenant ainsi l’un des visages du mouvement #MeToo de dénonciation des agressions sexuelles.

Largement saluée à travers le monde pour son courage et sa contribution à libérer la parole des femmes agressées, cette confession a aussi valu à Asia Argento de devenir la cible de cinglantes critiques.

Certains détracteurs ont ainsi mis en doute ses propos, accusant la jeune femme devenue le symbole du mouvement #MeToo, d’avoir agi par aigreur 20 ans après les faits, ou encore parce qu’elle n’avait pas fait la grande carrière hollywoodienne qu’elle aurait souhaitée.

La quadragénaire, qui avait secoué le dernier Festival de Cannes par une violente diatribe à l’adresse des agresseurs anonymes du monde du 7e Art, se retrouve depuis quelques jours elle-même en position d’accusée, soupçonnée dans un article du New York Times d’avoir agressé sexuellement le jeune acteur américain Jimmy Bennett.

Elle a décidé de contre-attaquer mardi en niant toute relation sexuelle avec l’intéressé, se disant victime de « persécution ».

En Italie, son franc-parler et ses déclarations fracassantes ont parfois été mal perçus. Un rejet qui a poussé la Romaine à annoncer l’an passé son intention de s’expatrier en raison d’un « climat de tension plutôt pesant » dans son pays.

Rôles subversifs

Souvent qualifiée par les médias de « borderline » ou de « provocatrice », l’actrice née à Rome en 1975 s’est très vite orientée vers les personnages marginaux, alternant films d’auteur et œuvres commerciales avec plus d’une quarantaine de rôles à son actif.

Une scène de strip-tease dans un film d’Abel Ferrara en 2007 où elle monte sur scène accompagnée d’un rottweiler... qu’elle finit par embrasser avait fait scandale.

Tout aussi subversif, son rôle de prostituée en 1998 dans « New Rose Hotel » du même Ferrara. « On me proposait toujours le rôle de la pute. Moi, je n’ai pas de problème avec la nudité à l’écran », admet-t-elle dans une récente interview au magazine français Les Inrockuptibles.

« L’actrice, comme la prostituée, n’est qu’un instrument servant à assouvir le rêve d’un autre, réalisateur ou client... Quel métier sublime que celui de donner du plaisir », déclarait-elle aussi dans un magazine en 2013.

Décidée à tourner le dos aux rôles de filles légères, la brune longiligne a choisi l’année suivante de se consacrer à la réalisation. « Je ne veux plus être actrice, cela ne me donne plus satisfaction et je ne crois pas être douée pour cela », avait déclaré celle qui avait commencé sa carrière à l’âge de 9 ans, suivant les traces de son père, le cinéaste Dario Argento.

Avec lui, elle collaborera sur plusieurs longs métrages dont « Trauma » (1993), « Le syndrome de Stendhal » (1996) ou encore le « Le fantôme de l’Opéra » (1998).

« J’ai oublié ce père, même si cela m’a pris longtemps. (...) Il ne reste plus chez lui qu’un cœur de pierre », expliquera-t-elle pour qualifier sa relation complexe avec le maître de l’horreur. Dario Argento, 77 ans, a pourtant pris sa défense dans des interviews mercredi à la presse italienne, dénonçant un « complot » contre sa fille.

Le parcours sentimental tumultueux de l’actrice a aussi souvent fait la une de la presse « people » à commencer par sa relation chaotique avec Morgan, le chanteur du groupe Bluvertigo, père de sa fille Anna Lou, née en 2001. Elle a aussi eu un fils avec l’acteur italien Michele Civetta.

En juin dernier, son compagnon, le chef cuisinier à succès Anthony Bourdain, a mis fin à ses jours à 61 ans, dans sa chambre d’hôtel en Alsace, dans le nord-est de la France.

Là encore, elle n’a pas été épargnée par la presse, certains tabloïds insinuant qu’une liaison supposée avec un autre homme aurait été à l’origine du drame.

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ASIA ARGENTO POUSSE LE MOUVEMENT #METOO À L'INTROSPECTION

NEW YORK — Prendre ses distances avec Asia Argento ? Souligner les stigmates aux conséquences imprévisibles des agressions sexuelles ? Les accusations contre l’actrice italienne ont jeté un pavé dans la mare du mouvement #MeToo, l’obligeant à un examen de conscience sur une histoire plus complexe qu’il n’y paraît.

Asia Argento, l’une des premières femmes à avoir accusé Harvey Weinstein de viol, est maintenant elle-même soupçonnée d’avoir abusé sexuellement en 2013 d’un acteur et musicien de 20 ans son cadet, Jimmy Bennett, alors qu’il avait 17 ans. Puis d’avoir tenté d’étouffer l’affaire en lui versant quelque 380 000 dollars.

Après deux jours de silence, l’actrice, désormais menacée d’être renvoyée de la version italienne de l’émission de télévision X Factor, a nié mardi ces accusations sorties dimanche dans le New York Times, sur la foi d’une menace de plainte judiciaire fournie par une source anonyme.

Argento a affirmé mardi dans un communiqué n’avoir « jamais eu de relation sexuelle avec Bennett », reconnaissant cependant lui avoir versé de l’argent, mais uniquement pour l’aider alors qu’il était en difficulté financière.

Malgré ces dénégations, l’affaire a jeté un froid sur le mouvement #MeToo, déjà critiqué ces derniers mois pour avoir fait chuter de leur piédestal des dizaines d’hommes de pouvoir, sur la foi d’accusations la plupart du temps non vérifiées par la justice.

« Pas de victime modèle »

Tarana Burke, fondatrice du mouvement que le magazine Time a désigné l’an dernier comme « Personnalité de l’année », a senti le danger.

« Les gens vont essayer d’utiliser ces histoires pour discréditer le mouvement -- ne les laissez pas faire », a-t-elle tweeté. « Il n’y a pas de victime modèle. Nous sommes des humains imparfaits et nous devons tous répondre de notre comportement individuel », a-t-elle ajouté.

L’actrice Rosanna Arquette, autre accusatrice de Weinstein de la première heure, a elle aussi appelé à la compréhension pour Argento, semblant estimer que l’Italienne pourrait être à la fois victime et agresseuse.

« Je connais beaucoup, beaucoup de victimes de viol et de traumatisme qui ont un comportement sexuel erratique. Les stigmates qu’ils portent sont profonds », a-t-elle tweeté.

Ces précautions paraissent d’autant plus justifiées qu’Asia Argento est un personnage polémique, à l’histoire personnelle complexe.

Elle a de plus été récemment secouée -- » dévastée », selon ses propres termes -- par le suicide en juin du gastronome et animateur télé Anthony Bourdain, qui fut son compagnon et appui dans son combat contre Weinstein.

« La seule conclusion raisonnable à ce stade est qu’il est possible que ces deux choses horribles soient vraies simultanément », a commenté Monica Hesse, dans un éditorial du Washington Post.

Cette experte en questions de genre a souligné la complexité des histoires d’abus sexuels, où il n’y a pas d’« étiquette simple » comme « victime », « agresseur », « innocent », « monstre ».

« Punissez Argento, si le système judiciaire le demande. Posez des questions difficiles sur la façon de penser aux victimes qui sont aussi des agresseurs », a-t-elle fait valoir. « Mais ne touchez pas à la complexité de cette histoire, car elle n’est pas une mauvaise chose (...) C’est la seule façon de reconnaître qu’il n’y a pas d’étiquettes toutes propres dans ces histoires, juste des personnes brisées. »

Bonne nouvelle pour Weinstein ?

S’il est trop tôt pour savoir si le mouvement #MeToo sortira indemne de cette histoire, certains essaient dès maintenant de tirer profit des interrogations qu’elle a suscités.

À commencer par l’avocat du producteur déchu Harvey Weinstein, Ben Brafman, qui a affirmé dès lundi qu’elle devrait « démontrer à tous que les accusations contre M. Weinstein ont été mal vérifiées ».

À en croire ce ténor du barreau new-yorkais, cette histoire pourrait miner le dossier de l’accusation contre le producteur, inculpé à Manhattan pour viol, acte sexuel forcé et fellation forcée sur trois femmes différentes. Weinstein risque la prison à perpétuité.

Mais pour Bennett Gershman, ex-procureur et professeur de droit à Pace University, Brafman fait de l’intox.

L’affaire Argento peut peut-être « jeter une ombre sur le mouvement #MeToo (...) Elle est intéressante, passionnante, mais elle n’a rien à voir avec l’affaire Weinstein », car Argento n’est à l’origine d’aucun des chefs d’accusation retenus contre l’ex-producteur, a-t-il déclaré à l’AFP.

Ces révélations pourraient selon lui avoir des conséquences si certaines des accusatrices à l’origine de l’inculpation avaient des choses à se reprocher comme Argento.

Mais « je pense que les procureurs ont fait leur boulot et qu’ils ont vraiment vérifié en profondeur le passé des accusatrices », a souligné M. Gershman.

« Ils avaient mal travaillé sur l’affaire Strauss-Kahn », l’affaire du Sofitel de New York en 2011 dans laquelle le procureur avait abandonné les poursuites faute de crédibilité de l’accusatrice de l’ex-directeur du FMI, a-t-il souligné. « Je pense qu’ils ont été super-précautionneux cette fois-ci ».

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JIMMY BENNETT SORT DE SON SILENCE

NEW YORK — L’acteur Jimmy Bennett, qui a accusé Asia Argento de l’avoir agressé sexuellement en 2013, a déclaré mercredi être resté silencieux jusqu’ici par « honte et peur » de parler publiquement.

« Je n’ai rien dit ces derniers jours ou dernières heures, car j’avais honte et peur d’être pris dans le débat public », a écrit l’acteur et musicien rock de 22 ans dans une déclaration publiée mercredi sur son compte Instagram.

« Je n’ai pas parlé publiquement de cette histoire au début, car j’ai choisi de le faire en priver avec la personne qui m’a fait du tort », a-t-il expliqué.

« J’étais mineur à l’époque (...) Je croyais qu’une telle situation, pour un homme, dans notre société, serait stigmatisée. Je ne pensais pas que les gens comprendraient ce qui s’est passé du point de vue d’un adolescent ».

Mais « le traumatisme a refait surface » après que l’actrice italienne — qu’il ne nomme à aucun moment dans sa déclaration — se soit présentée elle-même comme victime de Harvey Weinstein, a-t-il souligné.

Ces premières déclarations publiques de Jimmy Bennett interviennent après un démenti d’Asia Argento, qui a nié mardi « avoir eu de relation sexuelle avec Bennett ».

Les accusations de l’acteur, de vingt ans plus jeune que Mme Argento, ont été révélées dimanche par le New York Times, à partir de documents envoyés au quotidien par une source anonyme.

Selon ces documents, l’actrice aurait agressé sexuellement M. Bennett lorsqu’il avait 17 ans, dans une chambre d’hôtel de Californie. Elle aurait ensuite essayé d’étouffer l’affaire en lui versant 380 000 dollars.

Si Asia Argento a nié toute relation sexuelle avec M. Bennett, elle a reconnu lui avoir versé de l’argent, par amitié et uniquement pour l’aider face à des difficultés financières.