«Jeune Juliette», le quatrième long métrage d'Anne Émond, est une comédie légère et pétillante.

Anne Émond: le début d’un temps nouveau

Anne Émond a démontré, depuis une dizaine d’années, l’étendue de son talent en trois longs métrages aussi différents que bouleversants. Pour «Jeune Juliette», la réalisatrice québécoise élargit son registre en livrant une comédie légère et pétillante, en partie autobiographique, qui raconte le dernier mois du deuxième secondaire d’une ado en surpoids qui prend ses rêves pour la réalité. Le Soleil s’est entretenu avec la cinéaste, heureuse du résultat et en verve même après une longue journée d’entrevues.

Q Après Nelly (2016), tu as eu le goût de tourner un film plus léger?

(rires) Après mes trois premiers, qui étaient sombres, j’en avais besoin. Mais je pense qu’après Nelly, t’as raison, ça m’a pris du temps à m’en remettre. Pendant presque deux ans, j’étais bloquée, épuisée, triste… Inconsciemment, j’en avais besoin. Je ne me suis pas dit : «là, je vais écrire une comédie.» Ado, je pesais 75 livres de trop. Je me suis toujours dit qu’un jour j’allais l’évoquer. Ce film aurait pu être un drame à la 1:54 [de Yan England] et finir par un suicide. Au fil d’années, je me suis toutefois rendu compte que le meilleur angle pour en parler, c’était la comédie. Parce que, dès fois, ça se termine bien. T’es pas à ton meilleur à 14 ans, mais à 25 ans, ça va aller.

Q Ce qui induit la question : jusqu’à quel point c’est autobiographique?

R Un peu. J’ai été grosse de 11 à 20 ans. Il y a aussi le côté fabulateur de Juliette — j’avais un imaginaire assez débridé. Je m’inventais ben des histoires, mais ça s’arrête là. Tout le côté plus flamboyant de Juliette… j’étais timide, je rasais les murs. Quand je me faisais niaiser, je ne répondais pas, je venais rouge comme une tomate et je me sauvais. C’est comme si je me suis fait plaisir en écrivant ce film-là à 37 ans : «Ah! c’est ça que j’aurais dû dire.»

Q Juliette est tout de même une anti-héroïne, avec ses défauts. Est-ce que tu voulais dépeindre une ado imparfaite qui, malgré ça, devient attachante?

R Oui. Ça aurait été plate si elle avait été parfaite. Personne n’est complètement bon ou mauvais dans le film. Même les bullies. Juliette est intelligente et gentille, mais aussi menteuse, effrontée, un peu baveuse… Ça reflète ce que nous sommes dans la vie : imparfaits.

Q Jeune Juliette se déroule dans une banlieue québécoise typique de la classe moyenne, non identifiée. C’était voulu, j’imagine?

R Totalement. On a tourné en banlieue de Montréal dans des lieux pas clairs. Même chose pour l’époque. On est dans une temporalité assez vague. J’avais le goût de ça, d’un film qui passe à travers le temps. Les grandes émotions fondatrices, par exemple, le premier rejet amoureux, t’engueuler avec ta meilleure amie, en 1980 ou en 2020, même si le monde a changé, sont les mêmes.

Q Au-delà de cette intention, le film porte sur Juliette, qui est bien enveloppée, mais elle est aussi entourée d’Arnaud, qui est un peu spécial, disons, et de Léanne, qui est lesbienne. Je me suis demandé jusqu’à quel point tu ne voulais pas aussi faire un film sur la différence et l’inclusion?

R Aussi. C’est drôle comment on est dans l’air du temps sans le vouloir. Au moment où j’écrivais les dernières lignes du scénario, le lendemain, #MeToo commençait. Dans les deux dernières années, on a tellement parlé de diversité, tant à propos du physique, de l’identité sexuelle que des races… Évidemment que c’était voulu. Ce n’est pas pour rien que la nouvelle blonde [du père de Juliette] est Africaine. On n’est pas un stéréotype dans la vie. C’est ce que Juliette apprend, qu’elle est bien avec une androgyne bisexuelle et un autiste / asperger, on ne sait pas trop, et à aimer les gens qu’elle aime vraiment.

Q La question de la représentation est plus délicate pour Juliette, interprétée par Alexane Jamieson. Ne serait-ce que, dans le film, elle se fait traiter de «grosse torche»?

R Ça a été tout un processus. J’ai passé Alexane quatre fois en audition. À chaque fois, il fallait vérifier un aspect particulier. Dès le début, j’ai joué franc jeu. Elle savait qu’il y avait des scènes où elle se faisait cruellement écœurer sur son poids, d’autres où elle montrait son ventre et touchait son gras. Moi, à 15 ans, je ne sais pas si j’aurais osé faire ça. Il faut être très mature et avoir la force de le jouer. Mon but dans la vie n’est pas de traumatiser des jeunes filles (rires). On a vu qu’Alexane était forte et était passé par là [voir autre texte], et que ça allait lui donner des ailes parce que c’était comme une vengeance pour elle.

Anne Émond et l'interprète de Juliette, Alexane Jamieson.

Q Juliette est à l’âge où on n’est plus enfant, mais très loin d’être un adulte. C’est cette période de transition que tu as voulu illustrer?

R Il y a beaucoup de films qui ont porté sur l’adolescence dans les dernières décennies, il y a même une vague au Québec en ce moment. Une des choses qui différencie mon film de bien des coming of age, c’est qu’il est plus sur la sortie de l’enfance que de l’adolescence. Juliette ne se rend même pas compte qu’elle est grosse. Elle est vraiment dans un monde d’illusions qui est propre à l’enfance.

Q Comment expliquer, justement cette vague de films, d’1:54 à Une colonie, proche du tien, en passant par Avant qu’on explose et Genèse?

R J’ai pas vraiment d’explication. J’écrivais Jeune Juliette lorsqu’Une colonie était en tournage. Après, bonne question : pourquoi tout à coup? Parce qu’on sent que la planète va exploser dans 20 ans (rires)? En même temps, il y a plein de grands films américains sur l’adolescence dans les années 80 qui m’ont marquée. Est-ce parce que les gens de notre génération ont l’âge de faire des films et on revient à nos références?

Q Est-ce que tu as revu ces films pour t’inspirer?

R J’ai tout revu avec un grand plaisir! Karaté Kid, Breakfast Club, Ferris Bueller, tous ces films. Mais d’autres aussi comme Ghost World [2001, avec une toute jeune Scarlett Johansson], qui m’avait marquée.

Q L’esthétique du film multiplie les clins d’œil à ces longs métrages. Pour t’amuser?

R Oui. Soyons honnêtes (rires). On a joué beaucoup sur la nostalgie. Je ne crois pas que ce soit un film pour ados. Ça parle des ados, mais, à la limite, on le comprend et on l’apprécie mieux à 40 ans qu’à 15 ans. Formellement, on s’est amusé : les écrans séparés, l’écriture rouge à l’écran… Mais pas seulement. Ça allait avec l’énergie et la jeunesse du film, avec les personnalités de Juliette, Léanne et Arnaud : un peu décalé, finalement.

Q Après ce tournage qui marque une rupture de ton, est-ce ça va changer quelque chose dans la façon d’aborder tes prochains longs métrages?

R J’ai hâte de voir la réaction. Je pense que c’est un film qui est rassembleur. J’aimerais ça que ça marche, pour être honnête. J’ai aimé goûter la comédie. Mais j’ai besoin d’une liberté totale. Si j’ai le goût de faire un film intellectuel, sombre, j’ai besoin de savoir que je peux le faire. Mais mon prochain film, que je suis en train d’écrire, est une histoire d’amour, une comédie dramatique.

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ALEXANE JAMIESON: «LA PLUS BELLE EXPÉRIENCE DE MA TRÈS JEUNE VIE»

Il n’est pas évident pour un ou une interprète de porter un film sur ses épaules. Imaginez à 15 ans! Alexane Jamieson l’assume avec beaucoup d’aplomb et de charme, dans un rôle pas facile, celui d’une ado en surpoids qui vit pas mal dans sa tête. Pourtant, «c’est la plus belle expérience de ma très jeune vie». Car Juliette, c’est un peu beaucoup la native de Terrebonne.

«J’ai apporté de la couleur à Juliette» et vice versa, dit-elle de son personnage éponyme dans Jeune Juliette, d’Anne Émond. «On a beaucoup discuté du rôle» de la brillante élève de deuxième secondaire qui vit une (petite) crise existentielle avant les grandes vacances d’été.

Alexane n’est pas une débutante, voyez-vous. Haute comme trois pommes, son imagination la portait déjà à des jeux de rôle — pas toujours reposant. Comme de faire semblant d’avoir perdu sa mère à l’épicerie alors qu’elle était juste derrière… Ou s’adresser à des inconnus.

«J’étais vraiment extravertie.» Inscrite dans une agence par ses parents, l’aînée d’une famille de six (elle a trois sœurs) entame sa «carrière» à… quatre ans! Séances de photos, publicités, tournages — on a pu la voir dans 30 vies — ont suivi depuis.

Mais rien de comparable à Jeune Juliette. Une chance, son alter ego et elle «ont beaucoup de points en commun». «On sait ce qu’on veut et on dit ce qu’on pense. On a une bonne confiance en soi. Par contre, la façon dont on aborde les choses est différente. Juliette a un caractère que j’ai pas nécessairement. Elle ne pense pas aux conséquences de ses actes. Et sa façon de parler est plus crue», analyse la très éloquente Alexane.

Allumée, l’adolescente sait pertinemment que son apparence corporelle correspondait au personnage. Mais dans le contexte du film et de l’intimidation dont est victime Juliette, la chose reste tout de même délicate, surtout pour l’actrice, maintenant âgée de 16 ans.

«C’est le premier point dont on a discuté [avec Anne Émond]. Parce qu’il y avait des scènes plus crues et qu’on dit [à Juliette] des choses méchantes. J’ai quand même trois ans de plus, à peu près, que Juliette. Ce qui m’a aidé, c’est que son présent est sensiblement mon passé. On m’a intimidé sur la couleur de mes cheveux [roux], à propos de mon travail de comédienne, de mon enveloppe physique…»

Heureusement, «j’en suis revenue et j’en suis sortie grandie, avec aucune séquelle».

Alexane Jamieson continue d’ailleurs sur sa lancée. «Ça marche bien pour moi.» Après le tournage de la prochaine saison de Ruptures, elle a enchaîné celui de L’effet secondaire «dont je ne peux pas vraiment parler». Mais «c’est un très beau projet».
La jeune actrice croit — avec raison — que ce rôle joué avec aplomb va lui ouvrir des portes. Même «si je ne suis pas du genre à me faire de faux espoirs. Advienne que pourra.»

Chose certaine, il faudra la prendre telle qu’elle est : «Ce que je vois dans le miroir, je l’aime. Si les autres n’aiment pas ça, ils n’ont qu’à regarder ailleurs.»
Attagirl! Éric Moreault

Jeune Juliette prend l’affiche le 9 août.