Alina Nasibullina

Alina Nasibullina: Signe des temps

À l’ère soviétique, on expédiait les dissidents au goulag. Il y a 10 ans, Alina Nasibullina a fait le chemin inverse, de sa Sibérie natale à Moscou. La jeune femme s’est inscrite à une prestigieuse école d’art en interprétation. «Le cygne de cristal», film qui fait la tournée des festivals et a représenté la Biélorussie aux Oscars l’an dernier, lui donne l’occasion d’acquérir une renommée qui dépasse les frontières de la Russie. Le Soleil a rencontré la charmante actrice lors de son passage au Festival de cinéma de la ville de Québec.

La petite brunette de 29 ans affiche un air décontracté, fumant une cigarette sur le parvis de l’hôtel. La simplicité demeure une fois installée à une table pour l’entrevue. Yeux rieurs à peine maquillés, kangourou noir et jupe de jeans, cette décontraction n’affecte pas son charisme, le même qu’elle affiche en se glissant dans le rôle de la pétillante Velya dans le décapant premier long métrage de Darya Zhuk.

Alina Nasibullina interprète une DJ de Minsk, en 1996, qui rêve de quitter sa Biélorussie postcommuniste pour s’imprégner de house music à Chicago. Après avoir commis une erreur dans sa demande de visa, Velya doit s’incruster dans une famille que la jeune femme ne connaît pas dans le village de Cristal, en attendant auprès d’un téléphone qui ne sonne pas!

La réalisatrice installée aux États-Unis s’est inspirée de son parcours. Mais l’actrice s’est totalement identifiée à ce désir de liberté. Ainsi qu’au fait que son personnage et elle ont en commun d’avoir abandonné leurs études de droit, indique-t-elle.

Elle aimait bien l’idée de «performance» dans les plaidoiries, «un peu comme un acteur», dit celle qui voulait devenir philosophe dans son enfance! Des amis lui ont ouvert les yeux : aussi bien être artiste.

Alina Nasibullina s’y évertue. Bien sûr, elle joue. Mais n’ayant aucune envie «d’attendre à la maison que le téléphone sonne», elle réalise des courts métrages (et rêve à un long qui prend tranquillement forme dans sa tête) et fait de la performance.

On peut voir sur son site Web ses différents projets, parfois provocateurs (se promener dans Moscou habillé en Staline), parfois plus sociaux (sur la représentation féminine). «C’est une forme d’expression que j’apprécie. Parfois, c’est plus vrai qu’être actrice, plus proche de la vraie vie. J’ai plus de liberté, mais ce n’est pas facile. En art contemporain, c’est difficile de créer quelque chose de vraiment bon.»

Comme Velya, la Russe n’a pas froid aux yeux. «[Darya Zhuk] cherchait depuis longtemps quelqu’un avec une forte personnalité», explique-t-elle dans son anglais hésitant. Et s’en excuse : «La fatigue» accumulée depuis son arrivée, il y a quatre jours, à New York.

Dans le film, son personnage adopte un look excentrique, quelque part entre Madonna et Cindy Lauper, a-t-on souligné, qui détonne à la campagne — à l’image de l’esthétique colorée et du propos un brin décalé du Cygne de cristal.

Ce qui permet à la réalisatrice d’évoquer la nostalgie des habitants pour un régime autoritaire, qui simplifiait néanmoins le quotidien. Étant née en 1990, «j’ai fait un peu de recherche, mais j’étais plus intéressée à définir mon personnage que par la période».

Reste que vingt ans plus tard, la situation sociopolitique n’a pas tellement changé, estime-t-elle.

«Pour eux, c’est un film très contemporain. Il y a des jeunes à Minsk qui sont dans le même genre de situation [que Velya]. Mais pour plusieurs, ce n’est pas si dramatique. Ils aiment la vie qu’ils vivent. Comme ma mère qui dans le film : “Il faut vivre dans sa patrie.” Bien sûr, ils veulent tous un peu plus de liberté d’expression», nuance-t-elle.

Dans ce contexte, considère-t-elle que Le cygne de cristal est un brin subversif? «Oui.»

Mais pas seulement. C’est la résonance «très poétique» et métaphorique du scénario qui l’a convaincue d’accepter le rôle de cette anticonformiste. «J’aime quand il y a plusieurs niveaux de lecture et une belle galerie de personnages.»

Le cygne de cristal n’en est point dépourvu, même si le film est réellement porté par Alina Nasibullina.

Car elle aussi rêve, à une carrière internationale. Le talent et le charme ne manquent pas. «Je suis prête à jouer, mais pas n’importe quoi...»

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RENCONTRE FORTUITE AVEC LEPAGE

Il y a des coïncidences qui ne s’inventent pas. Alina Nasibullina a demandé à son distributeur si elle aurait la chance de rencontrer Robert Lepage lors de son séjour au Québec. Connaissant l’horaire ultrachargé du créateur pluridisciplinaire, les chances sont presque nulles, lui a-t-on répondu. Et qui était dans son train entre Montréal et Québec? Lepage en personne — ils en ont profité pour piquer un brin de jasette. «Il est tellement talentueux, un des meilleurs», dit celle qui a vu un solo à Moscou. Mais il lui reste une autre case à cocher sur sa liste de désirs : Xavier Dolan. Quand on lui indique qu’il sera à Québec lundi, elle nous demande de lui transmettre un message, avec des étoiles dans les yeux : «J’aimerais tellement jouer dans un de ses films. Je suis même en train d’apprendre le français», lance-t-elle dans la langue de Molière. On s’en occupe.