Cinéma

James Franco retrace l'histoire du film le plus raté d’Hollywood

LOS ANGELES — En 2003, l’excentrique Tommy Wiseau essuyait un camouflet avec The Room, un mélodrame si caricatural et inclassable qu’il devint rapidement culte et continue d’être entouré de nombreux mystères que raconte la star d’Hollywood James Franco dans son nouveau film The Disaster Artist.

L’idée de cette comédie, dans laquelle le réalisateur et son frère Dave tiennent les rôles principaux de Tommy Wiseau et de son ami Greg Sestero, est venue à James Franco à la lecture de mémoires coécrites par M. Sestero.

«Cela ne ressemblait à aucune des histoires hollywodiennes que j’avais entendues ou lues auparavant», a expliqué James Franco.

«J’ai lu le livre en me disant que ce serait juste quelque chose de totalement inhabituel et bizarre, mais dans le fond, c’est une superbe histoire qui parle de rêveurs essayant d’atteindre leur but, qui parle d’amitié», a-t-il détaillé lors d’une projection du film au festival de l’American Film Institute (AFI) dimanche dernier.

The Room combine dialogues surjoués, mauvaise qualité de la photographie et script alambiqué, ce qui lui vaut d’être aujourd’hui considéré comme l’un des plus mauvais films jamais tournés. C’est aussi ce qui crée l’engouement autour du phénomène Tommy Wiseau.

Personne ne voulant faire travailler ce cinéphile atypique à Hollywood, qui a donc décidé de produire lui-même le film qu’il avait envie de faire, aux côtés de Greg Sestero, rencontré lors de cours de comédie à San Francisco.

Cinéma

Le chemin de croix de Denis Langlois

En 2009, Denis Langlois et son coscénariste Bernard Lachance se sont arrêtés chez la tante de ce dernier, qui vit avec ses deux enfants aux prises avec une déficience intellectuelle. Sur le chemin du retour, ils se sont demandé : que va-t-il se passer après sa mort? Le duo avait son idée de départ pour Y’est où le paradis? Sans savoir que s’amorçait un long chemin de croix parsemé d’embûches.

Le cinéaste l’avoue sans détour: il a passé proche de confier la réalisation de cet amalgame de conte et de road movie dans le Nord québécois à un autre réalisateur. «Je me demandais si ça valait la peine de me rembarquer là-dedans», dit celui qui n’avait pas tourné depuis Amnésie, l’énigme James Brighton en 2005.

À savoir dans le maigre financement d’un film indépendant où la débrouillardise et l’huile de bras servent de moteur créatif. Surtout pour un tournage hivernal. Mais très attaché à l’histoire et à ses personnages, «je me suis dit que personne d’autre ne va la comprendre plus que moi».

Il a donc décidé de mettre en images la quête de Samuel et Émilie à la recherche du Matchi-Manitou, le «paradis» où leur mère décédée s’en est allée, croient-ils. L’aîné (Maxime Dumontier) est un peu plus autonome que sa sœur adolescente (Marine Johnson, qui a interprété ensuite le rôle-titre de La petite fille qui aimait trop les allumettes de Simon Lavoie). Mais le périple va mettre à rude épreuve leur relation déjà fragile…

Denis Langlois a pensé un temps embaucher de vrais déficients pour les rôles principaux. Mais les contraintes de tournage — la patience n’est pas une de leurs forces — l’en ont dissuadé. «C’est devenu un choix artistique qu’on a assumé. Mais on a voulu ensuite avoir des acteurs [pour des rôles de soutien] qui vivent avec une déficience.» Comme Geneviève Morin-Dupont, qui a une vaste expérience, tant au grand écran (Gabrielle) qu’au petit (Unité 9).

Cinéma

Hors champ

La citation de la semaine

«C’est comme envoyer un agneau à l’abattoir.» 

— Nate (Owen Wilson) à sa femme Isabel (Julia Roberts) à propos de leur fils défiguré de 10 ans Auggie (Jacob Tremblay), qui va pour la première fois de sa vie à l’école dans le film Merveilleux de Stephen Chbosky.

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Y'est où le paradis?: quête de sens ***

CRITIQUE / La prémisse de Y’est où le paradis? est remplie de promesses : comment des déficients intellectuels perçoivent-ils la mort? Peuvent-ils appréhender l’idée que la personne qui était n’est plus? Denis Langlois livre un film qui mélange habilement le conte et le road movie, mais dont le récit manque de tonus et, parfois, de vraisemblance.

Y’est où le paradis? met en scène un frère et une sœur, tous deux handicapés. Samuel (Maxime Dumontier), l’aîné, vit en famille d’accueil. Chaque fin de semaine, il va rejoindre sa sœur Émilie (Marine Johnson). Mais une journée, sa mère ne vient pas le chercher… C’est plutôt sa cadette qui débarque.

Le duo a beaucoup de difficultés avec le concept du décès. «Y’est où le paradis?» demande à voix haute Émilie en pleine église, lors des funérailles. La perte n’améliore pas leur relation marquée par la rivalité et la jalousie, sans qu’on sache trop pourquoi (un bon point). Ils partent néanmoins en pleine nuit pour la maison familiale qu’ils atteignent grâce à deux jeunes serviables. Une vidéo de leur mère disparue convainc la plus jeune que sa mère est partie pour un «paradis», le Matchi-Manitou. S’amorce alors une quête dans la forêt boréale, véritable chemin de croix parsemé d’embûches…

C’est le point fort du drame de Langlois — la lutte du frère et de la sœur contre les éléments, dans des paysages enneigés, magnifiés par la direction photo de Philippe Roy (Diego Star). Le réalisateur et lui ont épousé le point de vue candide du duo, sans occulter les difficultés qu’ils rencontrent dans leur processus de deuil, fortement marqué par le déni. Leur débrouillardise, avec des capacités supposément limitées, est aussi une ode à leur détermination et un hommage au regard qu’ils posent sur la vie, qui rappelle l’innocence de l’enfance.

Le cinéaste de L’escorte (1996) a décidé de faire appel à des acteurs professionnels pour mener à bien son récit. Ce qui aurait pu être discutable s’il n’avait pris soin d’embaucher aussi des acteurs avec une déficience (Geneviève Morin-Dupont et Marc Barakat), ce qui renforce la crédibilité de l’expérience, jusque dans les interactions de tout ce beau monde.

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Merveilleux: voir avec le cœur ***

CRITIQUE / C’est le Petit Prince qui disait : «On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.» Mais ça aurait très bien pu être August «Auggie» Pullman, le héros défiguré de Merveilleux (Wonder). Un film bouleversant sur la différence et le regard des autres destiné à émouvoir et qui ne s’en cache pas. Honnêtement, on s’attendait à bien pire du côté de l’émotion mercenaire.

Auggie (Jacob Tremblay) est né avec une malformation faciale que 27 opérations n’ont pas entièrement corrigée. Il vit à New York avec Isabel (Julia Roberts), une mère dévouée qui a mis de côté ses ambitions pour l’éduquer; Nate (Owen Wilson), un père compatissant, et Olivia (Izabela Vidovic), sa grande sœur devenue presque invisible pour ses parents.

Le garçon de 10 ans doit toutefois quitter le cocon familial pour aller à l’école, en cinquième année. Affronter le regard des autres, donc, leurs préjugés et leur méchanceté — de l’intimidation aussi, sujet malheureusement bien d’actualité. Mais aussi découvrir le pouvoir de l’amitié.

Bref, tout pour titiller les glandes lacrymales. Mais de l’humour bien placé et un centre d’intérêt qui se déplace aussi vers ceux qui l’entourent permettent de balancer les choses et d’offrir un récit prenant (malgré son aspect très prévisible).

Stephen Chbosky est un auteur et scénariste (Rent, 2005). Outre un long métrage à 23 ans, il est revenu derrière la caméra en adaptant son livre The Perks of Being a Wallflower, pour un très bon film éponyme (2012) qui, lui aussi, abordait la différence. Sans être un grand cinéaste, reconnaissons-lui assez de talent pour offrir une réalisation efficace dans cette adaptation du roman du même nom de R.J. Palacio.

À hauteur d’enfant

Sa caméra est presque toujours à hauteur d’enfants et épouse souvent le point de vue d’Auggie (jusque dans la caméra subjective quand il fait son entrée à l’école). Il ne cherche pas absolument à jouer avec les émotions du spectateur, mais certaines scènes sont un peu appuyées, surtout avec une trame sonore sirupeuse. Mais, bon, il y a aussi des chansons de Jack White et de Bruce Springsteen, on lui pardonne… 

Par contre, un peu moins d’avoir étiré la sauce, notamment avec la partie, vers la fin, de la sortie à la base de plein air, totalement inutile. On peut aussi lui reprocher de livrer un récit qui reste bien en surface.

Ironiquement, ce film qui propose un éloge de la différence et à aller au-delà des apparences reste dans le très conventionnel avec cette famille BCBG bien ordonnée. Même l’école (privée) et ses professeurs sont loin d’être hors-norme, bien au contraire.

Cinéma

Crise R.H.: harcèlement professionnel ***

CRITIQUE / Il y a plusieurs façons de pousser un employé à démissionner plutôt que de le congédier. Émilie Tesson-Hansen, jeune cadre dynamique, a justement été engagée pour ça. Mais son excès de zèle poussera un de ses subordonnés à se défenestrer dans la cour intérieure de l’entreprise. À qui la faute? Qui doit légalement payer? Sous le couvert de la fiction, Crise R.H. s’attaque avec beaucoup d’aplomb à la problématique du harcèlement psychologique en milieu de travail.

Le drame psychologique mâtiné de suspense de Nicolas Silhol donne froid dans le dos. Esen, qui a recruté Émilie (Céline Sallette), est une multinationale sans âme comme il en existe tant. Avec des objectifs de rendement à rencontrer…

Le réalisateur a campé l’action au cœur des ressources humaines, département où règnent les phrases creuses et le jargon administratif. Émilie, croit-elle, ne fait qu’exécuter froidement les directives contenues dans le plan du directeur Stéphane Froncart (Lambert Wilson, avec le look col roulé et petites lunettes d’acier à la Steve Jobs). 

«J’ai fait mon travail», répète-t-elle constamment comme un soldat qui se défend en disant avoir suivi les ordres de la chaîne de commandement. Sauf que la sans-cœur va commencer à perdre pied lorsqu’elle sera confrontée à l’empathique Marie Borrel (Violaine Fumeau), une inspectrice du travail qui représente sa conscience… 

Émilie, dont le réalisateur a privilégié le point de vue, se retrouve coincée entre celle-ci et la direction prête à la sacrifier pour ne pas entacher la réputation de l’entreprise en révélant ses méthodes coercitives. 

Silhol explore des questions éthiques délicates, avec un angle humaniste qui rappelle le parti-pris de Stéphane Brizé dans le très solide La loi du marché, qui était en compétition à Cannes en 2015, sans la même maîtrise épurée, toutefois.

Jusqu’où est-on prêt à vendre son âme pour un salaire dans les six chiffres? Jusqu’où peut-on accepter de piler sur ses convictions morales avant d’être prêt à tout perdre pour dénoncer les injustices?

Fait intéressant, c’est tout de même une femme qui manie la hache du bourreau, usant d’intimidation et de harcèlement pour atteindre son but. Mais sous son masque, il y a une femme prête à emprunter la route de la rédemption…

Puisqu’il s’agit d’un premier film, on peut être indulgent sur la réalisation bancale, parfois hésitante, qui abuse du champ/contrechamp. Un peu moins, toutefois, sur les raccourcis scénaristiques et le manque d’information à propos de cette grosse compagnie. Qu’on ait voulu la garder la plus anonyme possible pour en faire un archétype, soit, mais elle n’est pas assez incarnée.

Céline Sallette (De rouille et d’os) se débrouille bien, même si son rôle aurait gagné à être plus consistant, notamment dans les interactions avec son mari, lui-même mal esquissé. Son patron égocentrique et manipulateur est à la limite de la caricature. 

À la décharge de Nicolas Silhol, sa courbe dramatique, bien que prévisible, est tout de même très efficace. Il décrit assez bien comment une employée, envahie par le désespoir et la paranoïa, peut devenir un paria aux yeux de ses collègues lorsqu’elle devient un bouc émissaire.

En fait, c’est surtout le message qui compte dans ce film à thèse, qui traite de la déshumanisation des lieux de travail et de la pression constante que subissent les employés au nom du rendement. Nul doute qu’on peut transposer le propos au Québec. Ce qui en fait toute sa pertinence.  

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Sylvain Archambault s'excuse et veut une deuxième chance

Le réalisateur Sylvain Archambault, qui a fait l'objet d'allégations d'inconduite sexuelle dans les médias, affirme que «certains témoignages rapportés ont un fondement de vrai», tout en disant n'avoir «jamais posé un geste désobligeant à caractère sexuel».

Dans un communiqué publié dimanche, Sylvain Archambault dit vouloir dire à ceux et celles «qui ont pu se sentir humiliés par mes propos ou blessés par des gestes déplacés, que je n'ai jamais, au grand jamais, eu l'intention de le faire». Et si c'est le cas, ajoute-t-il, il s'en excuse «profondément».

Un article publié dans le quotidien La Presse, mercredi dernier, citait de nombreux témoignages d'acteurs, actrices et artisans qui dénoncent les méthodes hostiles du réalisateur, ses allusions à caractère sexuel et même des attouchements - des comportements qui seraient exacerbés par sa consommation d'alcool sur les plateaux de tournage.

Également par communiqué, le jour même, Sylvain Archambault avait nié catégoriquement les propos — selon les termes employés par le réalisateur — qu'«auraient tenus, sous le couvert de l'anonymat, des personnes l'ayant côtoyé». Il avait même déclaré que l'anonymat permettait «de dire n'importe quoi, même des faussetés».

Radio-Canada avait affirmé mercredi que les allégations publiées dans l'article devaient être prises au sérieux et a dit comprendre «la réaction des personnes qui en ont témoigné».

La télévision publique a indiqué entendre offrir à ses téléspectateurs Les pays d'en haut et Cheval-Serpent — deux émissions réalisées par Sylvain Archambault — comme prévu à l'hiver 2018. Radio-Canada a indiqué que «les retirer équivaudrait à pénaliser nos auditoires et des dizaines d'artistes et artisans».

«On a fait grand état au cours des derniers jours d'allégations me concernant. Bien que plusieurs de celles-ci doivent être nuancées, certains témoignages rapportés ont un fondement de vrai», a affirmé Sylvain Archambault, dimanche.

«Il est vrai que j'ai fait usage dans toute ma carrière d'un langage ou poser des gestes qui appartiennent à une autre époque. Aucun cependant ne peut justifier de me qualifier d'agresseur ou de harceleur sexuel. Je reconnais que nous sommes dans une ère nouvelle et que j'aurais dû changer mes façons de faire en conséquence. Toutefois, ces comportements étaient sans malice, ni mauvaises intentions», a aussi soutenu le réalisateur.

Sylvain Archambault a affirmé avoir simplement voulu en tout temps «obtenir le meilleur» des membres de son équipe.

«Oui, j'ai provoqué! Oui, j'ai forcé des émotions! Oui, j'ai poussé des comédiens et comédiennes à puiser au plus profond d'eux-mêmes. Jamais, je n'aurais cru que mes stratégies, utilisées pour le seul et unique bien du projet sur lequel je travaillais, pourraient blesser certaines personnes de mon entourage (comédiens, techniciens, figurants, etc.). Bien que la plupart aient saisi ma bonne intention, je constate avec beaucoup d'amertume que ce ne fut pas le cas de tous et, je le regrette», a-t-il ajouté.

Il a dit souhaiter terminer ses projets en cours dont le tournage de la série Mensonges 4, pour ensuite se «retirer pour faire le point». «Je vous remercie à l'avance, de la seconde chance que vous me donnerez», conclut-il.

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Le chant triste du clown

Jean-Michel Anctil, qui ne nous a jamais fait pleurer que de rire, vient d’ajouter une corde à son arc — le drame pur — en participant au premier long métrage de Jean-François Asselin, Nous sommes les autres, dans lequel l’humoriste endosse le personnage de Robert : un gars un peu terne, mine et épaules basses, pas bien dans sa peau ni très confortable dans ses chaussures.

« Mon désir était de faire oublier l’humoriste derrière le personnage, qu’on n’en retrouve aucune trace. Et si je me fie aux commentaires, ça marche ! Les gens s’attachent au “pauvre type” qu’est Robert » d’où n’émane pas une once de comédie.

Un simple regard à la caméra décoché par Anctil en gros plan durant le tournage d’un vieil épisode des Pêcheurs réalisé par Asselin aura mis la puce à l’oreille du réalisateur. « À la fin de la scène, il m’a dit : “J’aime faire des gros plans sur toi, parce que tu as quelque chose d’intrigant dans le regard” », se souvient le clown triste. N’eût été de cette prise, « je ne pense pas qu’il aurait pensé à moi pour les auditions » de Nous sommes les autres.

Et la proposition tombait fichtrement bien, car l’envie d’explorer le registre vraiment dramatique titillait Jean-Michel Anctil depuis longtemps, avoue-t-il aujourd’hui. 

Il voulait « jouer quelque chose qui soit loin de [lui] » et prendre le temps d’« explorer les émotions d’un personnage » dans leurs subtilités. 

Pour se préparer au rôle (qui est aussi son tout premier premier rôle au cinéma), il s’est entouré d’un coach, avec qui il a appris à travailler « de façon nuancée », à moduler les intonations et à « laisser parler les yeux ». Une « finesse de jeu » à laquelle n’était guère accoutumé Anctil le comédien de scène, habitué à « jouer gros » pour s’assurer d’« aller chercher les gens qui sont au balcon ».

Or, « il n’y a rien de gros dans le personnage de Robert. Il fallait une finesse, une vérité, pour que les gens puissent se reconnaître à travers le personnage ».

« J’ai été très flatté quand [Asselin] m’a appelé pour l’audition, mais quand j’ai vu les autres comédiens qui attendaient aussi pour le même rôle, je me suis dit “OK, mon chien est mort ! On oublie ça !” » 

Fort heureusement pour lui, « Jean-François avait une idée très précise du personnage » et c’est « la mélancolie » qu’Antil a su lui donner qui a achevé de convaincre le réalisateur. 

« Robert n’est pas heureux, dans sa vie, dans son métier [d’expert en sinistres]. Les choses qu’il fait, c’est pour faire plaisir à sa femme et aux autres. Le film parle beaucoup de ça, du regard des autres, et de tout ce qu’on fait pour plaire ou ne pas déplaire » à autrui, mais pas pour nous-mêmes. 

Ah ! Si je m’étais écouté...

Sur le plateau, « j’avais une fausse bedaine — que j’avais hâte d’enlever — et ça aidait, physiquement, à incarner le personnage, [à trouver] son côté un peu voûté. On sent que tout est lourd, qu’il en a vraiment sur les épaules. » L’enquête que mène Robert pour retrouver le conjoint disparu de Myriam — campée par Pascale Bussières — va le rapprocher d’« un monde qui l’a toujours attiré, mais qui lui semblait inaccessible », et devenir une source de joie et de frustrations mêlées. « Ce que j’aime de ce personnage, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui vont se reconnaître en lui. Se dire “Ah ! Si je m’étais écouté ! Peut-être que j’aurais osé explorer cette voie, [même si] je ne sais pas où elle m’aurait mené !” »

Anctil y voit d’ailleurs une ressemblance avec son propre parcours : « J’ai fait de l’humour longtemps, mais j’ai toujours eu envie d’explorer le côté du jeu... Là je me permets d’y aller, d’oser, et de voir où ça va me mener ». Sauf qu’à la grande différence de Robert, « moi, ça ne me pèse pas lourd : j’aime la scène et mon métier », ajoute-t-il.

C’est donc dans ses souvenirs d’adolescent, à l’époque où il s’est « fait domper » et qu’il « avait ce côté un peu pitou piteux », confesse-t-il, que l’heureux bonhomme est allé puiser l’énergie dépressive de Robert.

Fils spirituel de Coluche

Jean-Michel Anctil cite « deux influences dans ce métier » : Yvon Deschamps, qui fut le premier révélateur, et Coluche, le grand bouffon français des années 70 et 80. 

« J’ai eu un coup de cœur pour l’ensemble de l’œuvre de Coluche, tant ses spectacles [...] que ses films — et Tchao Pantin [où Coluche, utilisé à contre-emploi, tient un rôle tragique] est pour moi le plus beau film qu’il ait fait — et son implication sociale. C’est le genre de carrière que je rêvais d’avoir : être capable de faire rire », d’émouvoir et d’aider, indique Jean-Michel Anctil, qui depuis 20 ans se consacre à la prévention du décrochage scolaire. 

« C’est ma façon de suivre un peu le même parcours que Coluche », poursuit celui qui, plus qu’un fils spirituel, a déjà été « le fils illégitime canadien de Coluche ». 

C’est du moins ce que le Québécois a réussi à faire croire à la télévision française, sur le plateau de l’émission Le Bigdil (diffusée entre 1998 et 2004). Il s’agissait d’un poisson d’avril, rappelle-t-il. Le canular a duré 24 h. Les gens y ont tous cru. « Et moi aussi, j’ai aimé y croire », lâche-t-il en éclatant de rire.

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CAPSULE

Dorloté par Bussières

« Pascale [Bussières] et moi, on s’était croisés sur le plateau du Cœur a ses raisons, dans un tout autre registre. Puis j’étais un peu intimidé [de la retrouver] parce qu’au niveau de l’expérience cinématographique, son CV est beaucoup plus rempli que le mien. Je ne voulais pas décevoir. C’est pour être à la hauteur, que je suis allé me faire coacher. J’étais très préparé, pour me sentir en confiance. Je connaissais mon texte sur le bout des doigts, et je suis arrivé sur le plateau “confiant de ne pas être confiant”. [...] Mais j’ai été choyé et dorloté par Pascale. Ç’a été un grand plaisir de travailler avec elle. » — Jean-Michel Anctil

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Mise à mort du cerf sacré: l’ultime sacrifice ****

CRITIQUE / Seriez-vous capable de mettre à mort un de vos enfants pour sauver les autres membres de votre famille? C’est le glacial dilemme cornélien que pose Yorgos Lanthimos dans son brillant et hypnotique Mise à mort du cerf sacré (The Killing of a Sacred Dear). Porté par les interprétations marquantes de Colin Farrell et Nicole Kidman, ce drame perturbant, un des meilleurs films de l’année, méritait mieux que le Prix ex æquo du scénario à Cannes, en mai.

Je m’attendais à ce que Mise à mort du cerf sacré gagne le Grand Prix ou même, à la limite, le Prix du jury, comme Le homard en 2015. Mais, bon, ça ne diminue en rien ses qualités. Cette fois, le réalisateur grec a délaissé la satire de Canine (2009), mais il place encore une fois la famille sous sa lentille.

Celle de Steven (Farrell), un brillant chirurgien charismatique, et d’Anna (Kidman), une ophtalmologue respectée. Le duo vit heureux avec ses deux enfants, Kim (Raffey Cassidy), 14 ans, et Bob (Sunny Suljic), 12 ans. Tout semble parfait, mais la sexualité étrange du couple, montrée d’entrée de jeu, nous révèle que tout ne tourne pas nécessairement rond dans cette grande maison gothique.

Steven prend d’ailleurs sous son aile Martin (Barry Keoghan), un adolescent perturbé. Celui-ci s’incruste, en particulier auprès de la fille aînée. Ses intentions ne sont pas pures : son père est décédé sur la table d’opération de Steven.

Martin dévoile son plan macabre au médecin : il doit tuer un membre de sa famille, sinon chacun d’eux mourra à petit feu… L’homme est aux prises avec un choix intenable qui le confronte aux conséquences de ses actes et à son sentiment de culpabilité. Mais Steven est aussi dans le déni.

Le titre du film fait référence au mythe d’Iphigénie, mais Lanthimos propose surtout une perturbante tragédie grecque actuelle, doublée d’un suspense, servie avec un humour noir dérangeant. Assurément, l’audace de la proposition et son aspect provocateur dérangent. On ne ressort pas intact d’un tel long métrage, qui agit tel un électrochoc.

Lanthimos fait sans cesse augmenter la pression, dans un mélange d’absurde et d’horreur qui glace le sang, créant un climat d’étrangeté accentué par une trame sonore dissonante et envahissante — on pense à Kubrick et à Lynch. Sans parler d’une finale qui donne froid dans le dos.