Bootlegger a pour cadre une collectivité autochtone fictive du Nord-du-Québec.

Caroline Monnet: briser les modèles du patriarcat

Pour son auteure, le film «Bootleger» est «clairement» une nouvelle façon de dénoncer les effets pervers – et toujours «persistants» – de la Loi sur les Indiens.

Par le biais de la fiction, Bootlegger gratte des plaiee causées par «la tutelle du gouvernement, le fait de vouloir leur interdire de boire, de voter, de prendre des décisions», expose sa scénariste et réalisatrice Caroline Monnet.

L’ensemble de l’œuvre de cette artiste pluridisiplinaire née à Gatineau – d’une mère algonquine et d’un père français – traduit la même défiance vis-à-vis des «politiques agressives du gouvernement sur ma famille et sur les Premières Nations».

Ce tout premier long métrage s’inscrit donc dans la «continuité» de son travail, qui consiste à «mettre en lumière ces rapports de force».

Dans le film, la «force» autochtone s’incarne symboliquement à travers plusieurs personnages féminins. À commencer par Mani, une jeune avocate ambitieuse de retour dans sa communauté, et Laura, une caucasienne qui habite la réserve, et qui en tire profit.

Ces deux femmes – des «personnages forts et complexes, tant dans leurs défauts que dans leurs qualités» – sont un peu le «miroir l’une de l’autre», souligne la réalisatrice. Elles incarnent aussi «deux générations différentes, rendues à un moment charnière de leur vie», poursuit la réalisatrice de 34 ans.

Ces personnages permettent aussi de «questionner le sentiment d’appartenance», chacune des deux femmes pouvant être considérées «dans» et «hors de» sa communauté, selon la perspective du regard.

Le duo devient triangle en incluant la mairesse des lieux, Jeanne, qui symbolise «le pouvoir politique».

«J’essaie de mettre de l’avant la place de la femme. [...] Ce que j’ai observé, dans mon histoire personnelle, c’est que le changement se fait toujours par les femmes.»

«C’est important de dire, aujourd’hui, que les femmes sont des modèles très forts», des exemples d’implication à suivre, au sein des communautés autochtones.

Son film est donc une ode à «l’émancipation», en brossant le portrait de femmes qui, refusant «le paternalisme de la Loi sur les Indiens», cherchent à «briser le moule du patriarcat et les structures mises en places ce patriarcat, alors que nous étions des sociétés matriarcales».

«Faire un film a Kitigan Zibi, où je n’ai pas grandi, c’est comme un retour à mes origines, une façon de mieux comprendre mon histoire», raconte Caroline Monnet.

Le lieu du tournage n’a rien d’aléatoire. «Faire un film a Kitigan Zibi, où je n’ai pas grandi (Caroline Monnet a grandi en Bretagne ; elle vit aujourd’hui à Montréal), c’est comme un retour à mes origines, une façon de mieux comprendre mon histoire. [...] Retourner dans la communauté de ma mère, c’était pour moi quelque chose de ‘gros’, émotivement. Un espace de vulnérabilite». Le tournage, espérait-elle, pouvait lui permettre de jeter ou solidifier «des ponts avec [sa] famille».

De nombreux résidents de Kitigan Zibi y tiennent des rôles de figuration. Son grand-père maternel fait une courte apparition dans une scène, où l’on convoque les sagesses du conseil des ainés.

Si elle peut aujourd’hui parler, avec soulagement, d’une «belle rencontre», Caroline Monnet savait qu’elle marchait sur des œufs, en venant filmer à Kitigan.

«La première étape a été d’approcher le conseil des ainés, pour demander l’autorisation de filmer. Puis on a rencontré le Conseil de bande. On a voulu impliquer le plus de monde possible de la communauté. On est chez eux, c’est très important d’en être conscient.»

Elle mentionne à ce chapitre le rôle névralgique qu’a joué un résident de Kitigan Zibi, Sheldon McGregor, à titre de médiateur entre la communauté de Kitigan Zibi et les artisans du film. Son apport est tel qu’on lui a donné le titre de «producteur associé».

Authentique, mais pas réaliste

«J’y suis retournée plusieurs fois», poursuit-elle. «Je voulais absolument que les choses [dépeintes] soient authentiques, bien faites, c’est pour ça que j’en ai beaucoup parlé autour de moi»

Elle prévient toutefois qu’«on n’est pas du tout dans le réalisme social. Je veux faire du cinéma d’auteur, indépendant, avec une facture visuelle très artistique». Ainsi, Bootlegger «emprunte au langage du western, j’ai envie que ça ait l’air d’un western punk».

«On travaille beaucoup avec la géométrie, les lignes et les couleurs, avec des décors très poussés au niveau visuel». Le parti-pris esthétique passe aussi par une approche très «chorégraphiée» des placements et déplacments. «Je me suis inspirée de dessins et de photographies [du Vancouvérois] Jeff Wall», et de quelques autres plasticiens.

«On se permet certaines libertés» poétiques, illustre-t-elle en évoquant pour l’exemple une scène dans un cimetière, où les stèles des pierres tombales affichent «des caractéristiques» comme «le travailleur», «l’amoureux» ou «le penseur», en lieu et place des noms, dates de naissance et de décès, normalement gravés dans la pierre.

Car Bootlegger n’est même «pas un film sur l’alcool», précise sa réalisatrice. «La prohibition est un prétexte pour parler de la Loi sur les Indiens et des règles qui sont encore en place alors qu’elles n’ont plus lieu d’exister.» S’il aborde par la bande le «stéréotype que les Autochtones ne savent pas boire», il traite aussi, et avant tout, d’«isolement», de «ruralité». «Et d’émancipation. De l’importance de prendre son destin en main. De ne plus agir dans le statut quo, mais de le dépasser, d’être en mouvement», étaye Caroline Monnet.

«C’est un film sur une communauté, mis en scène comme un film choral. Il montre le pouls d’une communauté vibrante, colorée, intelligente, qui se mobilise pour passer au vote». Ce geste démocratique n’a rien d’innocent, car les «Indiens inscrits» n’ont acquis de véritable droit de vote que «tout récemment», en 1960, rappelle la réalisatrice. «Et ce n’est qu’en 1985 que les conseils de bande ont eu le droit de décider s’ils voulaient continuer la prohibition ou pas», à la faveur d’un assouplissement législatif, s’indigne-t-elle.

Symboliquement, le référendum du film illustre le fait que la communauté «reprend possession de ses moyens» d’action et de gouvernance.