La pièce L’État de siège est présentée au Centre national des arts.

Camus, lame résistante sur fond noir

CRITIQUE / En sortant, on ne sait si c’est la pièce de Camus, la mise en scène ou le jeu des acteurs qui crée un effet opaque et hermétique (peut-être tout cela à la fois).

L’État de siège, présenté au Centre national des arts jusqu’au 18 novembre, nous laisse dans une obscurité déroutante. Que voulait signifier le metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota, peut-être dépassé par un projet trop foisonnant sur les relations entre démocratie et tragédie ? Clin d’œil à l’expressionnisme allemand à la Nosferatu, avec son décor crépusculaire et anguleux, ses lumières contrastées, mais aussi à la modernité des textos ? Beaucoup trop de choses disparates sans doute, prises en étau entre une beauté plastique (au sens propre, puisqu’une bâche recouvre le plateau) et l’horreur galopante d’une peste incontrôlable.

Allégorique, cette œuvre moins connue d’Albert Camus écrite en 1948, est hantée par la Seconde Guerre mondiale. Il annonce une peste décimant tout sur son passage et les scènes de contamination sont les plus réussies. Après déclaration officielle de l’état de siège, les maisons sont réquisitionnées, les gens déportés, concentrés, réduits à « une masse ». La délation est fortement encouragée, jusqu’au cœur des familles.

Un demi-siècle après, certaines répliques nous parviennent avec une contemporanéité confondante : les « fichiers » des habitants encore en vie (et l’on pense aux « fiches S » des terroristes qui défraient la chronique, en France), ou encore la négation de toute vie privée. Le personnage de Nada, nihiliste opportuniste, a des airs houellebecquiens.      

Dans un discours pétainiste pétri de mauvaise foi, le gouverneur abdique et vend son âme au diable. Les personnages vont être confrontés à des choix cornéliens révélateurs de leur bassesse : l’intérêt individuel au détriment de l’intérêt collectif, le coût incommensurable de la résistance, de l’amour... Malgré la force de frappe de certaines répliques (« la vie vaut la mort », « les bons gouvernements sont les gouvernements où rien ne se passe », « une bonne peste vaut mieux que deux libertés »), le jeu statique empreint de solennité des acteurs ajoute à notre malaise.  

Malgré les quelques interventions des comédiens dans la salle, on se sent mis de côté, exclus de cette entreprise de restauration camusienne. Le flot verbal a beau être amplifié par des micros, il nous mithridatise. Dans ce cloaque stylisé, les pires horreurs finissent par passer sans nous offusquer. Finalement, Emmanuel Demarcy-Mota a peut-être réussi son pari.  


POUR Y ALLER

Quand ? Jusqu’au 18 novembre, 19 h 30

Où ? CNA

Renseignements : Billetterie du CNA, 613-947-7000 ; Ticketmaster.ca, 1-888-991-2787