Camille Deléan
Camille Deléan

Camille Deléan: la musique d’un confinement... bien avant la COVID-19

Camille Deléan fera paraître le 5 juin l’album Cold House Burning, dont elle a déjà offert un avant-goût avec les extraits Fault Line et Go Easy, déjà disponibles sur Internet.

Pour ce deuxième long jeu, la chanteuse franco-ontarienne s’est entourée de talentueux collaborateurs. À commencer par le multi-instrumentiste Michael Feuerstack (Bell Orchestre, the Luyas, Snailhouse), co-réalisateur de l’album.

Les autres complices ? Jeremy Gara, membre d’Arcade Fire ; le claviériste Mathieu Charbonneau, d’Avec pas d’casque. Sans oublier Philippe Charbonneau (du groupe Scattered Clouds), cofondateur de l’étiquette de disques gatinoise E.Tron Records... c’est ce label indé qui orne d’ailleurs le disque). La bande est épaulée par un violon (Joshua Zubot) et un saxophone (Adam Kinner).

Originaire de la région de Toronto, à présent installée à Montréal depuis son retour d’un long voyage en Europe, Camille Deléan est complètement francophone, même si elle a décidé de chanter en anglais.

Immobilité forcée

Composées en 2016, les chansons de Cold House Burning sont nourries par un confinement forcé dont Camille Deléan fit la désagréable expérience bien avant l’apparition de la COVID.

La chanteuse est atteinte, depuis l’enfance, d’une grave maladie qui, lorsqu’elle se manifeste plus cruellement, la contraint à une « immobilité » quasi-complète.

Cet album folk est ainsi l’évocation d’un environnement clos, « protecteur mais glacé ». Celle, aussi, d’une douleur persistante qui brûle de l’intérieur et d’une fureur qui donnerait envie de casser les murs.

« J’explore le fait de ne pas bouger, l’immobilité qui s’étend partout », résume la chanteuse. Le titre soutient précisément « l’idée d’être enfermée, de ne pas être capable de bouger : une maison pas chaleureuse, où on n’est pas bien ».

On est loin des grands paysages du folk americana dessinés dans l’album Music On the Grey Mile (2017), sorte de carnet de voyage qui retraçait poétiquement les hauts et les bas de sa vie d’artiste, toujours sur la route.

Au mouvement permanent des tournées a succédé une crise aiguë de la maladie : phase d’ankylose et de fixité que l’artiste a mal vécue, mais dont elle perçoit aujourd’hui les vertus initiatiques. Comme une « révélation ». La composition du disque correspond à « une période où la réalité de la maladie m’a frappée, le moment où l’on doit faire face à quelque chose de laid qu’on a tenté d’ignorer pendant longtemps, mais qu’on doit accepter ».

Camille De Léan aimait d’autant moins « l’idée de devoir rester sur place » qu’elle se sentait un peu « prise » au piège à Montréal, où la Franco-Ontarienne avait élu domicile à son retour d’Europe, où elle a vécu plusieurs années.

S’installer dans la métropole québécoise — qu’elle ne « connaissait pas du tout » — c’était une décision motivée par « la peur de m’installer dans un endroit que je connaissais bien », comme Toronto, où vit encore toute sa famille. « J’avais besoin d’un nouvel environnement. De repartir à zéro, [tout comme] je l’avais fait à Paris et à Londres. J’avais encore besoin d’aventure, pas d’un lieu trop confortable. »

Sauf que « je m’étais mis en tête que c’était une situation temporaire, Montréal. Puis en même temps, en tombant malade, j’avais beaucoup de difficultés à bouger » concède l’auteure-compositrice-interprète.

Voix qui tournent dans la tête

Cold House Burning ne fait guère mention de cette maladie, et certainement pas de façon détaillée, pudeur oblige. Ainsi, c’est plutôt de « résilience » et d’« acceptation » dont il est question, au fil des chansons.

Les orchestrations et les harmonies vocales ont été minutieusement pensées pour évoquer l’immobilité, le « sentiment de tourner en rond » au point de devenir fou et l’envie de « mettre le feu » à la baraque. Un dialogue intérieur s’installe entre la chanteuse et les pensées qui tournoient dans son esprit jusqu’à devenir hypnotiques.

« Quand on passe autant de temps tout seul, il y a tellement de mots et de phrases qui [se précipitent] les uns par-dessus les autres, dans notre tête ! Avec les chœurs, j’ai essayé de composer les voix qui chuchotent, toutes ces voix prises dans ta tête. [Ce sont comme] des dialogues ou des monologues qui tournent en boucle, [mais ne] mènent nulle part », explicite-t-elle.

Camille Deléan

Folk fantomatique

« Les chœurs contribuent à l’aspect fantomatique [de l’album. Ce sont] des voix qui sont là sans être là. C’est sombre », dit-elle en mentionnant les tout premiers albums de REM, qu’elle écoutait « presque exclusivement » et dont les « ambiances fantomatiques », très éloignées de la musique pop ou country rock pour laquelle REM est connu, ont teinté toute la création de Cold House Burning.

Au plan de l’instrumentation, Camille Deléan s’est d’abord servi de la batterie pour imposer « des rythmes simples et lourds ». « C’est comme si les mélodies poussaient contre les rythmes, comme si elles essayaient de pousser la musique pour réussir à la faire bouger. »

La basse « joue elle aussi un rôle très important », en contribuant à ce « mouvement lent et pesant ». Rythmiquement, l’artiste « voyait l’image d’une roue défectueuse », dont le simple petit défaut réussit à « produire un mouvement qui n’est pas naturel ».

Le saxophone vient quant à lui suggérer la respiration : « il se mélange un peu à la voix ; il y a beaucoup d’air dans ses textures et ça ressemblait à la respiration ». Car, « quand on est enfermé, le son de sa respiration, c’est tout ce qui reste, avec le silence », observe-t-elle.

Avec ses deux complices aux claviers, elle a ensuite façonné deux énergies distinctes. « Le piano a deux côtés : l’un sombre et dramatique, avec des notes très basses » — ces sonorités graves sont prises en charge par Jérémy Gara — alors que « tout ce qui est beau et qui flotte un peu, c’est Mathieu Charbonneau » qui les assume.

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REGARDER LE MONDE AVANCER SANS NOUS

On ose demander à Camille Deléan si cet « album de quarantaine » pré-COVID est dans l’air du temps. « Il y a des ressemblances » avec l’actuel confinement, hésite-t-elle. « La différence, c’est la solitude. Dans Cold House Burning, on est vraiment seul dans cette situation, alors que là, , tout le monde est plus ou moins dans le même bateau. La douleur évoquée par le disque, c’est justement «de regarder le bateau de loin, voir le monde avancer sans nous», témoigne la chanteuse.