Les amis d’enfance Billy Taillefer et Hugues Duguay ont été injustement reconnus coupable du meurtre d’une jeune fille.

Ça n’arrive pas qu’aux États-Unis

CHRONIQUE / «Making a Murderer», la série documentaire de Netflix sur un Américain condamné pour meurtre au terme d’une enquête bâclée, se passait au fin fond du Midwest américain. Et on se disait qu’un ratage aussi spectaculaire aurait été impossible chez nous. «Meurtriers sur mesure», en ligne à partir d’aujourd’hui sur le Club illico, relate pourtant une histoire qui s’est bel et bien déroulée chez nous, et qui pointe du doigt l’incompétence ou la mauvaise foi (ou les deux) du corps policier et de la justice. Une série en sept épisodes qui suscite dégoût et indignation.

Quand Sandra Gaudet, 14 ans, a disparu avant d’être trouvée morte sur le bord de la route, à Val-d’Or en Abitibi en 1990, deux suspects sont rapidement identifiés : Billy Taillefer et Hugues Duguay, tous deux au début de la vingtaine. Ils seront reconnus coupables au terme d’un procès devant jury et passeront 12 ans derrière les barreaux. Mais après la commission Poitras, chargée de faire enquête sur la Sûreté du Québec et qui révélera d’importantes irrégularités au cours du procès, les deux amis d’enfance seront innocentés puis relâchés, sans que jamais un enquêteur ne soit véritablement sanctionné. Même que les policiers fautifs ont reçu des promotions. Aujourd’hui, Taillefer et Duguay espèrent obtenir réparation pour cette impardonnable série de bévues.

Parce que la manière avec laquelle on les a identifiés comme suspects relève du plus pur amateurisme. À la façon d’un thriller documentaire, chaque épisode de Meurtriers sur mesure raconte comment on a paresseusement consacré toutes les ressources policières à confirmer une seule théorie, ce qu’on appelle «la vision tunnel». Un amalgame de mauvaise foi, de malhonnêteté et d’intérêts personnels. Comment manipuler un témoin en contaminant sa mémoire? Comment le pousser à des aveux? Tout un épisode est consacré à la nuit de l’interrogatoire, qui paraît-il, nous mettra tous en colère. Tout comme celui du procès, mené par le juge François Tremblay, aujourd’hui décédé.

Inspirée par le livre du criminologue Jean-Claude Bernheim, qui participe à la série, Meurtriers sur mesure est aussi l’occasion de rappeler qu’à cette époque, Val-d’Or était identifié comme «le p’tit Montréal de l’Abitibi», un véritable paradis pour le crime organisé. Les policiers les plus délinquants y faisaient leurs propres lois, et les criminels se tuaient entre eux. Toutefois, qu’une jeune fille soit ainsi éliminée n’était absolument pas habituel. À Senneterre, où s’est soudainement concentrée l’enquête, la rumeur a vite couru au sujet des suspects, déjà coupables dans l’esprit des gens de l’endroit, où tout le monde se connaît.

Le réalisateur Martin Paquette et la réalisatrice et productrice Izabel Chevrier chez Pixcom n’ont pas eu la tâche facile pour tout résumer en sept épisodes. D’abord parce que Taillefer et Duguay ont entrepris des poursuites il y a 10 ans et que plusieurs témoins ont refusé de collaborer, de peur de contaminer un éventuel procès. Un des enquêteurs de l’époque accepte de rencontrer les réalisateurs mais pas à la caméra. Ceux-ci préviennent que chaque épisode s’enfonce un peu plus dans le cauchemar vécu par ces deux hommes faussement accusés.

Contrairement au Dernier soir, la série de Monic Néron sur ICI Tou.tv Extra, Meurtriers sur mesure ne cherche pas à identifier l’auteur du meurtre de Sandra Gaudet. «Nous ne sommes pas des policiers, on n’a aucun pouvoir d’enquête», répond Izabel Chevrier. La série se concentre réellement sur l’enfer vécu par Taillefer, Duguay et leurs familles. Vous verrez néanmoins les parents de Sandra Gaudet raconter ce qu’ils ont vécu, mais le petit ami de l’époque de la victime, Steve Fortier, devenu policier aujourd’hui, a refusé de collaborer au documentaire.

Izabel Chevrier souhaite ardemment que les révélations de la série permettent de déclencher une enquête publique sur cette affaire, que les deux hommes obtiennent réparation, et ultimement, que les meurtriers — on croit qu’ils sont deux — soient identifiés. Le genre de série que vous voudrez dévorer en un week-end, et qui risque de vous habiter longtemps.