Marie Laberge

Braquer les projecteurs sur la société

MONTRÉAL — « Quand l’ego d’un seul homme réussit à tenir le monde qui l’entoure en haleine : c’est ça qui en fait un meurtrier ! » martèle Marie Laberge. Attablée dans un restaurant de Montréal, la populaire auteure et dramaturge dénonce ainsi le comportement du président américain Donald Trump, « qui se permet des insanités sur les réseaux sociaux à grand renfort de majuscules ». Elle pourfend aussi les obsessions amorales du coupable (« que j’ai failli tuer, d’ailleurs ! ») dans son troisième roman policier, Affaires privées, en librairie dès le 23 octobre.

« Les abus de pouvoir et la cupidité vont perdre le monde, parce qu’on en oublie l’essentiel : le respect de l’autre, déplore-t-elle. Et je crois que les meurtriers, souvent, ont oublié cet essentiel… » 

Voilà pourquoi elle aime lire et écrire des romans policiers : il s’agit du genre parfait pour braquer les projecteurs sur les travers de la société, et ceux des êtres humains qui la composent. 

Bien qu’elle apprécie les polars, Marie Laberge n’aime pas les descriptions sanglantes pour autant. « Je suis incapable de lire des pages gorgées d’hémoglobine et de détails violents. Vicky est comme moi, à ce chapitre. Je n’ai pas besoin d’être explicite pour que ma révolte résonne à travers mes mots, il me semble. »

L’écrivaine préfère suggérer que détailler, donc. Ce qui ne l’empêche pas d’aborder un sujet sordide dans Affaires privées, qui plonge entre autres au cœur des tourments de l’adolescence.

« L’adolescence est une période où on se sent puissant et fragile à la fois. C’est le moment où le cocon familial craque pour nous permettre de nous ouvrir au monde. Et l’instant parfait pour tous les genres de prédateurs… »

Une prédation rendue d’autant plus facile par Internet. « Comment faire d’un enfant un adulte quand il est bombardé d’images d’une grande violence de partout ? Parce qu’on peut bien envoyer son enfant au privé, tenter de limiter son accès à Internet, on ne peut pas le préserver du monde, y compris virtuel », soulève-t-elle.

Ariel au bois dormant : suicide désenchanté

Dans La Cérémonie des anges (1998), Nathalie et Laurent devaient faire le deuil de leur bébé de neuf semaines, morte dans son sommeil.

Dans Ceux qui restent (2015), Marie Laberge abordait la difficulté de survivre au suicide d’un être cher.

Dans Affaire privées, l’écrivaine réunit toutes ces peines (perdre son enfant) et questions en suspens (dont la plus cruelle, pour des parents : pourquoi ?). Et elle envoie Vicky Barbeau et son collègue français Patrice Durand dans la mêlée pour tenter d’y voir clair.

Ariel s’est suicidée. L’adolescente de 15 ans a consommé une dose mortelle de somnifères et s’est endormie dans les bois. Sans laisser de note, ni donner de véritable signe de détresse préalable. Sa mort n’est cependant pas jugée suspecte, et l’affaire est vite classée.

Mais la mère d’Ariel insiste pour comprendre ce qui a poussé sa fille à commettre un tel geste. Elle réussit à convaincre son ancien petit ami devenu directeur de l’escouade des crimes non résolus Rémy Brisson de s’intéresser au dossier. En le remettant à Vicky.

Or, Marie Laberge avait envie de soulever une autre interrogation : et s’il était possible qu’un présumé suicide n’en soit finalement pas un ? 

« C’est rare, mais pas impossible, m’a confirmé un expert en autopsies », fait-elle valoir.

Il n’en fallait pas plus pour que les rencontres avec les parents d’Ariel instillent le doute dans l’esprit de Vicky. Qui reprend du service, notamment en s’intéressant à l’école privée fréquentée par l’adolescente, où règne notamment une directrice particulièrement rigide. 

Si Marie Laberge savait qu’Ariel ne s’était pas enlevé la vie et a vite compris qui l’avait tuée, elle n’avait toutefois pas prévu tous les rebondissements de l’enquête de Vicky et Patrice.

« Quand je commence l’écriture d’un roman policier, je sais qui a fait le coup, mais je découvre le comment et le pourquoi au fur et à mesure, comme Vicky et Patrice. »

Elle avait cependant besoin de la fragile Andréane pour tricoter son intrigue. Quant au jeune Hugo, il s’est pointé sans rendez-vous, avec « des clés que personne d’autre n’avait, mais ça, je l’ai seulement su quand il est arrivé à l’hôtel où séjourne Vicky, à Québec », confie Mme­ Laberge dans un sourire.

Fantômes d’un Passé à recomposer

Cette dernière n’avait pas prévu non plus que cette affaire ferait rejaillir des fantômes du passé de son héroïne. Ni que cela lui permettrait de mettre en lumière certains pans de la vie privée de Vicky jusqu’alors restés dans l’ombre.

« Dans le premier [Sans rien ni personne, 2007], elle servait une réplique d’une pièce de théâtre à Patrice. C’était donc clair pour moi que Vicky avait fréquenté un acteur avant. Mais je n’étais pas certaine que je le dirais un jour, pas plus que je n’avais conscience des blessures profondes que cette ancienne relation lui avait laissées… »

Jamais trois sans quatre ?

Affaires privées est la troisième enquête menée par son tandem québéco-français. 

« Je dois avoir quelque chose avec le chiffre 3 ! » lance en rigolant Marie Laberge. Et de citer en exemple sa trilogie du bonheur (Gabrielle, Adélaïde et Florent) ainsi que les trois saisons épistolaires de sa Martha.

Osera-t-elle casser ce moule pour lancer ses deux limiers sur de nouvelles pistes dans un quatrième tome ? 

« Je m’ennuyais de Vicky et Patrice, et c’est pour ça que j’ai écrit Affaires privées, à la base, avoue-t-elle. Or, je sais que Patrice souhaite ardemment revenir au Québec… »

Reste à savoir si le charme du Français fera de nouveau céder l’auteure à la tentation de signer un autre roman policier. Contrairement à son héroïne qui « ferme les portes sans regarder derrière pour vérifier si elles le sont complètement », l’écrivaine, elle, préfère les laisser franchement entrouvertes.