La réalisatrice Caroline Monnet et l’actrice Devery Jacobs sur le plateau de Bootlegger.

«Bootlegger»: le changement, de l’intérieur

Le Centre communautaire de Kitigan Zibi, à Maniwaki, s’était transformée en ruche, en ce début décembre. Une centaine de personnes, comédiens et techniciens descendus de Montréal, mais aussi résidents de Kitigan Zibi venus faire de la figuration, s’était donné rendez-vous pour tourner une scène importante du film Bootlegger.

La majeure partie de ce premier long-métrage de Caroline Monnet, artiste multidisciplinaire originaire de Gatineau, a été tournée dans la région de Maniwaki, surtout dans la réserve algonguine de Kitigan Zibi – dont est issue la mère de la réalisatrice – avec la participation active de la communauté autochtone et l’assentiment bienveillant des aînés et du conseil de bande.

Bootlegger a pour cadre une collectivité autochtone fictive du Nord du Québec: Mino-Bimaadiziwin, dont le nom signifie ‘la bonne place’ et ‘la bonne vie’, en algonquin. Il s’agit d’une de ces réserves dites «sèches», où la vente d’alcool est prohibée – contrairement à Kitigan Zibi.

Le film se penche sur le conflit qui opposera deux femmes: Mani, une jeune avocate de retour sur sa réserve natale afn de s’occuper de sa grand-mère, et Laura, une Blanche qui réside depuis longtemps dans la communauté, où elle s’est lentement intégrée. Elle y a ouvert un dépanneur. Elle est aussi la conjointe d’un chef de bande (Raymond, campé par Jacques Newashish), qui l’a prise sous sa protection.

Sauf que Mani, campée par la comédienne et réalisatrice Devery Jacobs (qui tient ces temps-ci un rôle récurrent dans la série The Order, que diffuse Netflix), va rapidement vouloir fédérer la communauté autour d’un processus démocratique visant à lever la prohibition de l’alcool sur le territoire. Ce chambardement ne fait pas du tout le bonheur de Laura, elle qui s’adonne à la contrebande depuis des années – un rôle interprété par Pascale Bussières.

La distribution met aussi en vedette le rappeur algonquin Samian et la poétesse innue Joséphine Bacon, ainsi que plusieurs comédiens originaires de Kitigan Zibi, tels C.S. Gilbert Crazy Horse, Joshua Odjick et le jeune Jacob Whiteduck-Lavoie (remarqué dans Une Colonie).

La scène du jour réunit justement les résidents de Mino-Bimaadiziwin, invités par leur conseil de bande à se prononcer sur la pertinence d’organiser un référendum sur l’éventuelle légalisation de l’alcool. Le film ayant décidé d’articuler le thème du changement autour de personnages féminins, c’est la mairesse, Jeanne (la comédienne Dominique Pétin, d’origine huronne) qui leur présente les enjeux, tout en accueillant certaines doléances.

Souder une communauté

Cette grosse production n’hésite pas à explorer certains enjeux socio-politiques contemporains délicats. Le scénario et les dialogues ont été révisés par Danielle Dansereau (19-2, Le négociateur).

Ainsi, Mani incarne la «résistance» aux «vieilles lois paternalites» qui datent de la mise sous tutelle des Autochtones et la Loi sur les Indiens, argue Devery Jacobs. Aux yeux de son personnage, «la légalisation est une bonne chose car l’alcool pourra ensuite être mieux contrôlé».

Le problème de Mani, c’est que «la communauté la perçoit comme une étrangère.» Elle débarque dans une communauté qu’elle a abandonné 10 ans plus tôt, pour poursuivre ses études. Certains responsables politiques soupçonne même l’outsider de chercher à s’accaparer indûment un pouvoir auquel elle ne saurait prétendre, poursuit la comédienne originaire de Kahnawake, qui a suivi un parcours similiaire en s’exilant à Toronto.

L’anglophone tient là son premier rôle en français. Elle mentionne au passage avoir travaillé fort pour améliorer la qualité de son français. Ce qu’elle prouvera en répondant en français, de façon très acceptable, à plusieurs de nos questions.

Wendates, Hurons, Atikameks, Ojibwes, Anishinabes... sur le plateau, Devery Jacos croise sur ce plateau des comédiens des Premi;res nations aux origines les plus diverses. Elle voit d’ailleurs cette expérience professionnelle comme un «pont interculturel».

Car même parmi les Autochtones, qui de l’extérieur peuvent donner l’impression d’être «un grand groupe soudé», il existe les mêmes grandes «divisions entre anglos et francos», soumet-elle en rappelant que «parler anglais à Kanawake est une forme de protestation, pour nous», au Québec. ce genre de projets constitue d’ailleurs à ses yeux «une grande opportunité. C’est enrichissant! On devrait travailler et connecter ensemble plus souvent!».

D’ailleurs, «le personnage le plus important du film, c’est la communauté», bien davantage encore que les deux ou trois protagonistes du récit, souligne-t-elle.

Une partie des dialogues sont en anishinabemowin. «Bootlegger est un film choral, en même temps qu’une lettre d’amour à la communauté algonquine.»

Un avis que partage Pascale Bussières. Lever ou on la prohibition «devient l’enjeu qui mobilise toute la communauté, et le film parle de l’importance de se mobiliser pour faire changer les choses» de l’intérieur.

Pascale Bussières

Personnage mystérieux, qu’on devine cabossé par la vie, Laura est «la blonde qui détonne» sur la réserve, sourit la comédienne, sous ses reflets blonds. «Caroline voulait que le contraste soit total».

Propriétaire d’un petit dépanneur, Laura joue «un rôle de pourvoyeuse» au sein de la communauté. Rôle qu’elle outrepasse en vendant illicitement de l’alcool, car elle est animée par «un esprit très mercantile», brosse la comédienne. «L’arrivée de Mani est une menace à son gagne-pain. » Elle qui «refuse la fatalité», va vouloir saboter le projet,

En même temps, le personnage est comme «pris au piège » dans un «état de misère» psychologique dont «elle souhaite s’affranchir inconsciemment», retrace Pascale Bussières.

Si, de strict point de vue narratif, Laura sert d’antagoniste à Mani, elle n’est surtout pas la ‘méchante’ du récit. «Mon rôle, c’est de veiller à ce qu’on voit et ressente la vulnérabilité de Laura, sa profondeur et son humanité. On a réussi à faire ça, je crois. C’est un film très honnête sur les rapports de victime, sur la responsabilité et la victimisation», un regard sur les gestes qu’on peut poser, ceux qui nourrissent une problématique, et ceux qui permettent d’en sortir, expose Pascale Bussières.

«Il y a dans ce film des scènes d’une grande violence. On est dans la rudesse des rapports de l’existence. Il y a une poésie un peu trash» et une façon «presque esthétisante» de traiter du «désarroi», décrit-elle.

Avec ce film, la réalisatrice «Caroline Monnet a le désir de renouer avec sa communauté, mais en posant son reagrd d’artiste, pas un regard politique; cette démarche m’a séduite. C’esr un film qui me semble important. Il y a une nécessité à ce que cette parole-là soit entendue, qu’on soit conscientisés, et que les excuses» suivent.