Baby-Sitter: quand le sexisme prête à rire

La Maison de la culture de Gatineau ouvre sa nouvelle saison théâtrale (2017-2018) avec la pièce Baby-Sitter, qui s’amuse à porter un regard en biais sur le paternalisme à saveur misogyne qui se cache derrière le « faux-féminisme » de certains discours bien-pensants.

Cette comédie « grinçante » semble coller à l’actualité, à l’heure où les langues féminines se délient sur les réseaux sociaux, au fil de ce qui est devenu une vaste campagne de dénonciation des harceleurs, prédateurs et autres intimidateurs sexuels, fédérée par les mots-clic #MeToo (déclinée en de multiples langues, dont #MoiAussi) et la vague #BalanceTonPorc, née dans la foulée de l’affaire Weinstein. Une quarantaine de femmes accusent (ce ne sont encore que des allégations) le producteur de cinéma Harvey Weinstein de tentative d’agression sexuelle.

Mais si Baby-Sitter aborde bien le sexisme ordinaire, son auteure, Catherine Léger, prend soin de ne pas relier sa thématique au mouvement #MeToo, afin d’« éviter toute confusion » dans l’esprit des futurs spectateurs.

« J’ai l’impression
d’être toujours d’actualité,
à chaque mois,
même si ce n’est jamais
pour la même raison.
Et c’est un sentiment horrible. »

Catherine Léger

L’auteure d’origine gatinoise mentionne au passage les débordements de Donald Trump, la mésaventure de la journaliste de Radio-Canada Valerie-Micaela Bain, embrassée en direct et contre son gré l’été dernier, et d’autres dossiers hautement médiatisés, qui n’auront eu pour seul effet que de « montrer qu’on est toujours dans les mêmes vieux réflexes : s’attaquer à la crédibilité de la victime ». « Je ne sais pas si notre [inaction individuelle ou généralisée face à la dénonciation] est un manque de courage, mais il y a en tout cas un manque de cohérence » au sein de la société, dit-elle.

(Les révélations de La Presse concernant les gestes de nature sexuelle allégués posés par l’animateur Éric Salvail et Gilbert Rozon, ne sont parues qu’au lendemain de notre conversation avec Mme Léger ; elles venaient on ne peut mieux appuyer le sentiment de Mme Léger, NDLR) 

« De nombreuses personnes ont dénoncé l’acte (dont a été victime Mme Bain). Mais beaucoup d’autres [persistaient à dire que] c’était juste un baiser ou juste une blague », rappelle la dramaturge, qui a justement fait de ce genre de « mauvaises blagues » anecdotiques le point de départ de sa pièce. Elle voulait plus précisément évoquer la prolifération des « f**k her right in the p***y », de 2014, opérations consistant à surprendre les caméras de télévision en proférant en direct des commentaires vulgaires et misogynes.

Bourde sexiste

Dans la pièce, un journaliste, Jean-Michel (campé par Steve Laplante), outré par ce qui lui semble tenir de la culture du viol ou de sa banalisation, va entreprendre de dénoncer publiquement son propre frère, Cédric (David Boutin), à l’origine d’une bourde sexiste. Un soir de party trop arrosé, dans un moment d’euphorie regrettable, Cédric a lancé une phrase idiote et déplacée, à caractère sexuel. 

Captés par une caméra, ses propos ont connu sur la Toile une diffusion virale, qui lui a coûté son boulot. Mais il n’a pas perdu sa blonde, Nadine (Isabelle Brouillette), pour qui cette gaffe méritait des excuses sincères, bien davantage qu’un châtiment aussi exemplaire. 

Sauf que la virulente croisade de Jean-Michel est en réalité motivée par sa « perspective paternaliste » des choses, laisse entendre la dramaturge, pour qui, en tant que femme, « c’est fatigant de se faire constamment rappeler d’être prudente, d’être toujours vue comme une victime potentielle. » Malgré l’« énorme compassion » qu’elle ressent pour les femmes agressées ou harcelées, Catherine Léger a eu « envie de se défaire » de cette image dans laquelle elle ne se reconnaît pas vraiment. Et ce, « même si les statistiques continuent de nous rappeler qu’on a raison d’avoir peur », note-t-elle.

Dans sa volonté de nourrir les débats (elle suggère d’ailleurs d’aller voir la pièce en couple), Catherine Léger a veillé à l’équilibre des forces, c’est-à-dire à n’« épargner aucun des personnages », afin d’éviter toute approche manichéenne qui aurait consisté à confronter victimes et prédateurs. Les propos des personnages illustrent tantôt l’attitude de « déni » des hommes ou leurs discours « intellectualisés », bienveillants, mais à côté de la plaque ; tantôt, le côté excessif des positions et des angoisses féminines. 

Au centre de la mêlée, surgit une névralgique baby-sitter (campée par Victoria Diamond) – que l’auteure décrit comme « une sorte de Mary Poppins trash ». Par son attitude, ce personnage qui « porte une charge symbolique sexuelle très forte », va « provoquer des dynamiques étonnantes, déstabiliser son entourage [et] éveiller les inconscients. » 

Mais à l’issue de ces « joutes verbales », « tout finit par se balancer », réitère-t-elle.

Lorsqu’elle scrute les « angles morts de la misogynie», c’est principalement pour investir des pistes de réflexion que l’on n’arpente d’habitude qu’avec inconfort et hésitation. Comme par exemple le fait de se questionner sur la victimisation des femmes, en particulier à l’heure actuelle, quand la société civile semble plutôt pencher pour la dénonciation des agressions.

Si Baby-Sitter «est tout à fait féministe», la pièce se garde en revanche bien de «se conclure sur une note moraliste ou pamphlétaire», observe son auteure. C’est «avant tout une comédie», poursuit Catherine Léger. Une [simple] «comédie de situation», qui, si elle se permet d’écorcher au passage quelques postures et de déboulonner quelques mythes, n’a pas la prétention de s’imposer en «portrait générationnel», tempère l’auteure de 37 ans.

La veine comique explorée l’a ainsi autorisée à «jouer avec des personnages qui, sans être dans la caricature, se permettent d’aller très loin». Et lui a en somme permis d’écrire «sans censure», quitte à bousculer «la rectitude politique».

Et «les gens en ressortent contents d’avoir été déstabilisés», se réjouit Catherine Léger, qui sera dans la salle Odyssée, lors de ces deux représentations. «Je suis très émue, car c’est la première fois qu’une de mes pièces est jouée à Gatineau, où j’ai encore toute ma famille et beaucoup d’amis», indique la Gatinoise d’origine, auteure de nombreuses pièces (dont Voiture américaine récipiendaire du Prix Gratien-Gélinas 2006) et coscénariste de trois films (dont La petite reine).


POUR Y ALLER :

Maison de la culture

Les 27 et 28 octobre, 20h

819-243-2525 ; salleodyssee.ca