Marie Brassard
Marie Brassard

Marie Brassard: le risque et l'abandon

L’épisode de pandémie mondiale amène sa lourde cargaison de deuils, grands et petits. Marie Brassard, la comédienne, metteure en scène et autrice d’origine trifluvienne porte, elle, le report d’une pièce qu’elle a conçue et qui ne rencontrera son public que plus tard, à un moment encore indéterminé. Si tant est qu’elle soit finalement montée, d’ailleurs, puisque s’il est une chose que nous apprend cette crise, c’est bien qu’on ne sait jamais.

La pièce aurait dû être présentée en première québécoise le 25 mai dernier, la journée même de l’entrevue qu’elle a offerte au Nouvelliste, dans le cadre du Festival TransAmériques, à Montréal.

C’est sans état d’âme que la créatrice fait le constat de cette absence. «Bien sûr, ça me fait quelque chose mais j’ai eu le temps de me faire à l’idée. Elle aurait dû être présentée en grande première à Düsseldorf le 15 mai. Dans ma tête, ce n’est qu’un report: elle devrait théoriquement être présentée l’année prochaine. Si tout va bien...»

Conformément à l’approche de création particulière de sa conceptrice, la pièce devait d’abord être développée en résidence. Un travail prévu pour se réaliser au Japon, pendant un mois, puis à Düsseldorf, pendant trois semaines. Comme l’équipe de création compte une douzaine d’artistes en provenance du Japon mais aussi de Finlande, de France ou du Brésil, ce sera un nouveau problème que d’arriver à réunir tous ces gens le temps d’une résidence artistique. Ainsi en est-il de la méthode de travail de Marie Brassard.

«C’est un projet sur lequel je travaille depuis quatre ans, à temps partiel, bien sûr, mais j’ai mis près d’un an à simplement mettre en place le processus de création qui implique d’abord de réunir tous ces gens pour une assez longue période.»

La pièce est encore à faire mais l’autrice et metteure en scène en connaît le titre: Violence, qui sera la suite, ou plutôt l’aboutissement, d’une autre pièce présentée l’an dernier à l’Usine C, à Montréal: Introduction à la violence.

Présentée à L’Usine C l’an dernier à Montréal, Introduction à la violence se voulait un prélude à la pièce Violence que Marie Brassard aurait présentée au FTA n’eût été une certaine pandémie mondiale.

Tout part d’une étincelle, une phrase toute simple, sortie d’un banal dialogue entre Marie Brassard et sa filleule Léone, deux ans et demi à l’époque.

«J’étais de retour du Japon et je lui avais rapporté un livre illustré, raconte la marraine. En montrant un point sur un dessin, elle m’avait dit «On dirait une fleur japonaise qui n’est pas encore née.» J’ai trouvé ça d’une grande beauté; ç’a m’a inspirée.»

«La pièce est un peu un hommage à l’imagination libre des enfants. J’ai voulu développer cette idée à fond en collaboration avec des artistes japonais. Quand on fréquente beaucoup ce pays, on est frappé de voir à quel point les Japonais sont libres dans leur créativité. Ils manifestent une extraordinaire originalité.»

Dans le court texte de présentation de la pièce, publié sur le site du Festival de Théâtre des Amériques, on dit: «Explorant les abysses à la recherche d’éclats de lumière aux côtés de créatrices japonaises, Marie Brassard fait apparaître des mondes insoupçonnés dans un conte surréaliste d’une puissance visuelle renversante.»

Le Japon est certainement un moteur dans l’inspiration de l’autrice.

«Dans Violence, je m’inspire du mystère et de l’immense richesse de la culture japonaise. Ça tient notamment à ce que ce peuple a beaucoup souffert au cours de son histoire, confronté à de nombreuses catastrophes naturelles, à la Seconde Guerre mondiale, à Hiroshima, Fukushima, etc. Ils se sont toujours relevés grâce à une résilience vraiment exceptionnelle.»

«C’est une civilisation qui demeure très mystérieuse pour nous. Ce sont des gens d’une immense courtoisie, d’une grande délicatesse, ce qui est très agréable quand on est là-bas. C’est vrai qu’ils donnent l’impression d’une certaine réserve à première vue mais ils peuvent aussi être très exubérants et excentriques dans certaines circonstances et c’est particulièrement beau à voir. Il faut du temps pour se faire à cette culture si différente de la nôtre mais quand on y va assez souvent, comme c’est mon cas, ça nous imprègne. J’avoue que présentement, le contact avec la culture japonaise me manque beaucoup.»

Unifier les choses

Le mariage des contrastes est toujours très présent dans le travail de Marie Brassard. «Ramasser plein de choses qui semblent étrangères les unes aux autres et trouver ce qui les lie, c’est à la base de ma démarche, je crois. Assurément, ça me stimule beaucoup. J’ai l’impression que ça fait partie de l’acte créatif que de faire des liens, de trouver un chemin qui permet de parler de tout. Quelque part, toutes les choses, même celles qui semblent à priori les plus différentes, ont des aspects en commun. C’est tout le plaisir du casse-tête.»

Casse-tête qui impose son rythme et dont la forme aboutie ne se dessine qu’à travers le temps. «Je peux travailler des années sur un projet. J’en fais des bouts, puis je le laisse mijoter et des choses se mettent graduellement en place à leur propre rythme. Par ailleurs, je ne rejette jamais une idée d’emblée, sous prétexte qu’elle ne s’insère pas dans le projet. Dans mon approche, toute inspiration est la bienvenue et nourrit le tout.»

Il faut avoir beaucoup expérimenté pour faire confiance à un quelconque ordre naturel des choses, savoir intimement qu’un spectacle cohérent va naître de la confrontation d’idées disparates.

«Vous savez, réfléchit Marie Brassard, mon métier en est un d’incertitudes à tous les niveaux. On ne sait jamais si on va être en mesure de monter un prochain projet et encore moins quand. Violence est probablement le plus ambitieux de ma carrière et il fait forcément appel à ma maturité de femme mais aussi à tout mon bagage d’expériences.»

«Mine de rien, on vieillit; je suis de plus en plus consciente qu’il y a moins de temps devant moi que derrière ce qui fait que chaque nouveau projet est très précieux.»

Le contexte de pandémie qui nous injecte à tous une inhabituelle dose de doute et d’incertitude ajoute à ce sentiment chez l’artiste.

«Nous nous sentons fragilisés devant cette pandémie comme nous le sommes devant les grands phénomènes comme les changements climatiques, par exemple. Ça contribue à conférer un caractère précieux à ce qu’on fait. Ce projet, je ne sais même plus quand je vais être en mesure de le mener à bien : il n’en a que plus de valeur à mes yeux.»

Cette femme posée et brillante cache bien la profonde propension au risque qui a marqué toute sa vie professionnelle.

«J’ai vécu toutes sortes d’aventures pas évidentes au cours de ma carrière et ce que nous vivons tous présentement sur la planète en est une nouvelle. Avec le temps, j’ai appris à gérer le stress, à affronter l’adversité, les problèmes, parce que c’est tellement exaltant de présenter un projet achevé au bout du processus.»

Elle apparaît fascinée par la crise dans laquelle l’humanité est présentement plongée.

«Ça nous ramène à des choses fondamentales: la vie, la santé, la solidarité. Je m’aperçois à quel point l’autre m’est essentiel. Je suis privilégiée parce que j’ai un toit, j’ai à manger, etc. mais je sais que c’est une terrible épreuve pour plein de gens. Tout ça suscite une profonde réflexion. C’est certain que ça va m’inspirer dans mon travail futur et que ça va aussi modifier le contenu de Violence, d’autant que nous sommes plusieurs participants qui aurons tous notre propre expérience de ce phénomène depuis notre coin du monde.»

«Je pense qu’il est inévitable que ça change notre façon de vivre en société. Je ne crois pas que les choses vont revenir exactement comme avant. Il va falloir repartir l’économie, repenser notre façon de vivre en sachant que pareilles catastrophes peuvent se produire n’importe quand. Il va falloir retrouver un élan avec précaution. Je n’ai aucun doute que ça va beaucoup inspirer les artistes.»

Ne risque-t-il pas d’y avoir embouteillage de créations tournant autour du thème du confinement? «Les artistes intéressants vont trouver le moyen d’en offrir une lecture inédite et fascinante.» La réponse est immédiate, claire et nette; comme si, sans s’en rendre compte, elle parlait d’elle.