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George Floyd: le rappeur Le R partage le «grand ras-le-bol» de la communauté noire

Le chanteur franco-ontarien Le R Premier a publié mardi sur ses réseaux sociaux une lettre ouverte évoquant «les blessures millénaires» causées par la discrimination raciale.

Rédigée à la façon d’un slam, privilégiant la forme poétique à la prose, cette lettre s’inscrit en réponse aux nombreuses émeutes qu’a déclenchées la récente mort de George Floyd aux États-Unis, lors d’une arrestation policière qui a dégénéré.

Le racisme «c’est un ennemi sournois [qui] infecte aussi bien les bourreaux que les victimes /Les témoins, les coupables comme les innocents / Mais ses vraies victimes, ce sont ceux et celles qui succombent à son emprise», écrit l’auteur-compositeur-interprète basé à Ottawa.

Aux infections du racisme ordinaire, de la haine et des divisions, il oppose le «vaccin» de la tolérance. À s’inoculer collectivement afin de jeter « les bases d’un monde plus équitable», souhaite-t-il.

Jugeant que «l’emprise du racisme sur l’humanité a assez duré», Le R estime qu’«il est plus que temps d’essayer [...] de rééquilibrer la balance de la justice», en revoyant individuellement «nos choix et actions quotidiennes».


Appel au calme

Sa lettre se veut avant tout porteuse d’espoir. Et un appel au calme. 

«En dépit de notre tristesse [et de notre] colère légitime», il ne faut pas se laisser «aveugler» par ces émeutes, avertit le rappeur: «Privilégions la concertation et les actions porteuses de changements positifs et permanents», propose-t-il plutôt.

«C’était très important pour moi de faire cette lettre, parce qu’il y a [autour de nous] beaucoup de colère et de rage, et que c’est important de rester mesurés, dans ce dilemme moral» auquel nous confrontent ces images d’émeutes, a témoigné Le R en entretien avec Le Droit.

Les images de violence le hantent, dit-il – mais l’injustice aussi. Au point d’avoir perdu le sommeil depuis le début des émeutes, a-t-il confié au Droit, mardi.

Partout dans le monde, et jusqu'à Buenos Aires, des manifestations anti-racismes ont fleuri depuis l'homicide de George Floyd, mort  lors d'une arrestation policière à Minneapolis.

Si Le R Premier juge «déplorables» les «pillages» qui font ces jours-ci les manchettes des journaux, les manifestations sont à ses yeux le signe d’une indignation légitime, «le cri du coeur d’un peuple qui a le dos au mur depuis bien trop longtemps». Et les émeutes sont «négligeables face au pillage continu des ressources du continent noir, de son patrimoine et celui de sa diaspora», écrit-il.

«Les gens en ont marre!» 

Le chanteur dit observer depuis longtemps «un manque de connaissance de la réalité de l’autre». Les personnes non racisées «ne comprennent pas suffisamment la réalité des Noirs. 

Ils comprennent difficilement que ces violences sont la manifestation d’un ras-le bol», plaide Le R – qui entend participer à la marche pacifique organisée à Ottawa vendredi prochain. 

Il rappelle qu’il y a quelques semaines à peine, la communauté noire «pleurait la mort d’Ahmaud Arbery», ce jeune homme abattu alors qu’il faisait du jogging, après que deux hommes blancs l’aient pris en chasse, dans un quartier tranquille de la ville de Brunswick, en Georgie.

«Il avait l’air suspect juste parce qu’il courait. Et puis le cas George Floyd arrive... C’était des gens qui n’avaient rien fait. Les gens en ont marre! On en a tous marre!» lance Le R Premier, qui a voulu par ce texte «apporter de manière constructive ma pierre à l’édifice». 

Au Canada aussi

Le Canada n’est pas exempt de tensions raciales, souligne le chanteur d’origine béninoise. «Pour être franc, la situation ici n’est pas tout à fait différente de ce qui se passe aux États Unis. Les enjeux qui concernent les Afro-Canadiens sont similaires, particulièrement dans les grandes villes. À Toronto ou Montréal, la discrimination, le profilage racial, ce sont des choses qui existent aussi, même si la violence n’est pas aussi exacerbée, ici.»

Le phénomène est global à ses yeux: «Le racisme, il est distribué un peu partout ou il y a des Noirs. Et c’est dommage qu’il [faille] des morts pour que les gens en parlent et se conscientisent. Mais ce qui serait encore plus dommage, c’est  qu’on n’en profite pas pour améliorer les choses.»

L’Ottavien n’a jamais été victime ni témoin de brutalités policière. Mais il reconnaît qu’il a souvent le sentiment de marcher sur des oeufs, à cause de sa couleur de peau. 

«J’ai personnellement eu des ‘contacts’ très fréquents avec la police, à Ottawa et à Montréal. Heureusement, ça n’a jamais dégénéré.» 

›› La lettre de Le R

«c’est dommage qu’il [faille] des morts pour que les gens se conscientisent. Mais ce qui serait encore plus dommage, c’est  qu’on n’en profite pas pour améliorer les choses», estime le rappeur d'Ottawa Le R Premier.

«Mais le problème, lorsqu’on est Noir, poursuit-il, c’est qu’on est tenu de constamment prouver son innocence. À tous les jours et à tout moment.»


Le «6e sens»

«Si on va prendre un verre et que je paie en cash, je m’estime obligé de demander un reçu. C’est comme un 6e sens qu’on développe au fil du temps, parce qu’on se dit ‘il y a quelque chose qui va merder’». 

Cette simple précaution l’a un jour tiré d’une situation humiliante qui s’est déroulée dans un bar du marché By, et qui aurait pu finir mal, partage-t-il en évoquant cette soirée où la responsable de la caisse enregistreuse l’avait accusé«de façon agressive» d’être parti sans avoir payé ses consommations.

«C’est aussi bête que le faux billet [à l’origine de l’arrestation] de George Floyd.»

«Je reste calme, même si je me sens offensé dans ma dignité, et je leur tend le reçu sans les regarder dans les yeux, incapable tellement j’étais en colère. Qui la police aurait-elle cru, elle ou moi, si je n’avais pas eu de reçu?» soulève-t-il, à la fin de cette anecdote qu’il sait «bien dérisoire» au regard de la mort de George Floyd... 

«Je ne me sens pas comme une victime, mais on est traumatisés. Ça fait des jours que je n’arrive plus à dormir. Il y a de quoi être enragé! »

Le R – Christian Djouhoussou de son vrai nom – est convaincu qu’il faut dépasser la colère, pour pouvoir combattre le racisme, qui est «notre ennemi commun». 

«Si on considère que le racisme est un mal, alors la personne qui pose le geste raciste est infectée par ce mal. Elle est elle aussi victime. D’autres y laissent leur peau, mais elle non plus, on n’aimerait pas être à leur place.

«J’espère que les autorités vont saisir cette opportunité pour se rapprocher des communautés» noires et racisées des États-Unis.

Le sujet des injustices raciales n’est pas nouveau dans l’œuvre du chanteur. Pas plus que son discours sur la tempérance. Les quatre premières lignes et les quatre derniers vers de sa lettre sont d’ailleurs recyclés de chansons figurant sur son album Cœur de Pion, paru en 2014.

Sa lettre ouverte se conclut par ces quatre vers: «Si d’aventure il arrivait que nous protestions en posant pacifiquement le genou à terre / Joignez-vous à nous si le coeur vous en dit, mais de grâce ne nous jetez pas la pierre / Par notre geste, comprenez simplement que nous sommes dignes et fiers / Et qu’autant que dans les vôtres, il y a du sang de roi dans nos veines et nos artères».

On peut consulter cette lettre ouvert sur le compte Facebook de l'artiste. Le Droit a reproduit son contenu intégral ici.