La directrice artistique sortante de La Vieille 17, Esther Beauchemin (à gauche), lors de la soirée célébrant les 40 ans de la compagnie de théâtre ottavienne. Les deux cofondateurs de la troupe, Robert Bellefeuille et Roch Castonguay, ainsi que Geneviève Pineault, qui assure désormais la direction artistique, l'épaulent pour couper le gâteau d'anniversaire.  
La directrice artistique sortante de La Vieille 17, Esther Beauchemin (à gauche), lors de la soirée célébrant les 40 ans de la compagnie de théâtre ottavienne. Les deux cofondateurs de la troupe, Robert Bellefeuille et Roch Castonguay, ainsi que Geneviève Pineault, qui assure désormais la direction artistique, l'épaulent pour couper le gâteau d'anniversaire.  

Esther Beauchemin quitte La Vieille 17 heureuse mais inquiète

Esther Beauchemin a officiellement cédé, vendredi 26 juin, la direction artistique du Théâtre de la Vieille 17, dont elle tenait la barre depuis 14 ans. Voire 15, en ajoutant l’année 2005, quand elle en a eu la charge, en tant qu’adjointe  de Robert Bellefeuille, co-fondateur de la compagnie ottavienne.

À l'heure de dresser le bilan de son passage, Esther Beauchemin se montre humble. Elle n’ose dire comment elle a marqué de son empreinte La Vieille 17, si ce n’est pour reconnaître que les spectacles qu’elle a proposés – que ce soit à titre d’auteure, de metteure en scène ou de programmatrice – «s’inscrivent dans une réflexion sociale». 

«Pour moi, la dimension politique et sociale sont importants, surtout dans une communauté en situation minoritaire», explique celle qui a notamment offert Souffler la veilleuse, traitant de «suicide assisté, l’importance de mourir dans la dignité et le droit de choisir comment on part», ou encore ce Conte de l'apocalypse, proposé l'hiver dernier, qui abordait  les changements climatiques, entre humour et catastrophisme.

Mais si «la résonance sociale» des thèmes lui importe, il ne dont jamais une fin en soi. «Avant tout, je fais du spectacle. Le public est donc important, même si certains créateurs pensent que non, ou que c’est à lui de s’adapter à ce qu’on lui propose. Du théâtre, c’est une communion avec le public. Ça ne veut pas dire ‘plaire à tout prix’, mais se préoccuper de ceux qui écoutent.»


Iceberg scolaire

Son véritable legs, toutefois, s’est beaucoup joué en coulisses, estime-t-elle. Dans les écoles. Et en s'assurant d’«inscrire la Vieille 17 dans la communauté». 

Car, rappelle-t-elle, «on est une compagnie ‘iceberg’. Nos spectacles et nos tournées, c’est la partie qui affleure, mais on a tout un volet en milieu scolaire, avec des formations aux enseignants pour [bonifier] le cursus en arts dramatiques.» 

Depuis ses débuts, la Vieille 17 s’est donné le double mandat de s’adresser tant au public adulte qu’à la jeunesse. Régulièrement, «nos comédiens s’installent dans les écoles pendant deux semaines», pour travailler avec les élèves et les profs un thème ou une forme théâtrale (le masque, par exemple) spécifiques. Puis «les élèves viennent à La Nouvelle Scène présenter ce qu’ils ont appris».

Elle mentionne aussi le projet scolaire Les hauts parleurs, lancé il y a deux an. Il a pour objectif d’aviver «le plaisir de la lecture à voix haute»: «les élèves apprennent à décortiquer le texte de façon de façon ludique et amusante.» 

Cela vient renforcer l’initiative Lire et délire, série de formations axées sur la compréhension de textes, désormais données «partout en Ontario». Mme Beauchemin s’enorgueillit d’avoir «beaucoup développé» cet exercice de «consolidation de la langue», qui est selon elle essentiel à l’épanouissement des communautés francophones, en ce qu’il s’inscrit plus largement dans le travail de renforcement de la «fierté linguistique».

Le projet de création communautaire <em>Terre d'accueil</em> (2007-2008),<em> </em>par lequel une quinzaine de nouveaux arrivants sont montés sur les planches pour partager leur parcours et de leur vision du Canada, a été pour La Vieille 17 «une aventure passionnante, vraiment enrichissante au plan humain», retrace Esther Beauchemin.

Les planches, Terre d’accueil

Mais le grand-œuvre d’Esther Beauchemin, c’est «l’intégration des communautés de l’immigration». Convaincue de «la difficulté d’implanter ses racines» dans un nouveau pays, elle a lancé le projet Terre d’accueil, destiné à rapprocher les nouveaux arrivants et le milieu théâtral.

Le projet a débouché sur un spectacle réunissant 15 personnes sur les planches. «Ça a eu un succès retentissant. On est allé le jouer jusqu’à Sudbury. Et le texte est étudié dans les écoles. Ce fut une aventure passionnante et vraiment enrichissante au plan humain», tant pour les comédiens néocanadiens que pour l'équipe de la Vieille 17.

«Je suis particulièrement fière du projet humain qu’il y a derrière ça. [J’en retire une] grande satisfaction. Et j’espère pouvoir continuer de travailler avec ces communautés» dans le futur.

Terre d’accueil restera sans doute sa «pièce phare». Autant, sinon plus que Maïta, dont elle a signé le texte, et qu’elle a défendu sur scène de 2000 à 2009. Cette création (coproduite par La Vieille 17, le CNA et le  Théâtre de Sable, à Québec) de théâtre de marionnettes et d’ombres chinoises a depuis été traduite et jouée en anglais et en espagnol, se réjouit Esther Beauchemin.

Ses meilleurs souvenirs, ce sont ces «moments magiques» de création: «c’est toujours sur scène et pendant les répétitions, quand on trouve, quand soudain la bougie s’allume, après avoir passé des semaines à chercher, à se décourager».

«Quand on a monté Le cheval de bleu – qui réunissait un artiste sourd et une comédienne ‘entendante’ dans un travail de poésie à la fois gestuelle et textuelle, «il y a eu des moments fabuleux» de découverte. «C’était un univers que je ne connaissais pas», concède-t-elle.

<em>Maïta</em> fut l'une des pièces phares d'Esther Beauchemin, et l'un des grands succès de La Vieille 17. Elle a tournée pendant de nombreuses années, et a été traduite en anglais et en espagnol.

Lumière et beauté ‘gratuites’

Esther Beauchemin n’en a pas terminé avec le théâtre. Si elle a cédé son fauteuil, c’est pour mieux se consacrer au jeu et à l’écriture. 

Mais probablement pas à la mise en scène, tâche dont elle s’est parfois acquittée, mais sans vraiment se trouver à la hauteur. «Je ne fais pas de mise en scène. Je suis une des rares. C’est pas la où je suis à mon meilleur», s’amuse-t-elle. «Ça implique que je m’appuie beaucoup sur mes collaborateurs: je suis au service de mes metteurs en scène, et non l’inverse.»

«Certaines compagnies ont des personnalités héliotropes – ça, c’est quand un artiste-créateur est au centre de la compagnie et qu’il impose sa vision. La Vieille 17 n’a pas cette vocation-là : c’est un carrefour, un lieu de création pour les artistes de la communauté. Donc ma vision est peut être plus mouvante, parce qu’elle se teinte toujours des visions des metteurs en scènes et des artistes qui travaillent sur nos projets.»

Pour ce qui est de ses projets d’écriture, elle n’a encore rien entamé de très concret. «Ça mijote. Je laisse venir. Je n’ai pas de formation en théâtre, moi, Je suis formée aux Beaux Arts...  j’ai donc envie de travailler avec mes mains», évoque-t-elle.

Ses prochaines pièces risquent d’être un peu moins «politiques» et «noires» que dans le passé. Durant la COVID, Esther Beauchemin a eu une sorte d’épiphanie «en écoutant la musique douce et lumineuse de Simon & Garfunkel». 

«Je sais que j’ai envie de cette douceur. J’ai besoin de lumière, de beauté ‘gratuite’. J’ai beaucoup exploré des choses sombres. La Meute, avec cette famille en autarcie, coupée du monde, c’était pas joyeux. Maïta, cétait pas jojo non plus. Alors... allez! Retrouvons du jojo!»

La directrice artistique sortante de La Vieille 17, Esther Beauchemin (à gauche), lors de la soirée célébrant les 40 ans de la compagnie de théâtre ottavienne. Les deux cofondateurs de la troupe, Robert Bellefeuille et Roch Castonguay, ainsi que Geneviève Pineault, qui assure désormais la direction artistique, l'épaulent pour couper le gâteau d'anniversaire.  

COVID

La gestionnaire laisse derrière une compagnie aux assises solides et «en excellente santé financière». Une Vieille 17 portée par une équipe de comédiens et d’administrateurs qui sont là «par conviction», et qui ont depuis longtemps prouvé leur «fidélité», leur «dévouement» et leur «passion». 

Elle dit toutefois quitter avec une certaine appréhension, liée aux possibles répercussions financières à long terme de la pandémie sur l’ensemble du milieu théâtral.

Pour les arts de la scène, la pandémie «c’est aussi gros que les avions qui ont foncé dans les tours» du World Trade Center, le onze septembre 2001, estime-t-elle. Privés de spectateurs, «c’est un peu comme si le sol se dérobait sous nos pieds». Le milieu ne survivra pas longtemps s’il doit recourir à des outils numériques, croit-elle. «Le théâtre, c’est l’art de la rencontre » entre les comédiens et le public. 

Une rencontre que que les solutions virtuelles «ne peuvent pas remplacer», autrement que de façon très temporaire. Le défi immédiat, ça va être de] garder le contact avec le public. On ne peut pas se cacher derrière un écran longtemps.»

Et puis, «est-ce que les écoles vont pouvoir revenir au théâtre ? Il y a beaucoup d’inconnues, beaucoup d’incertitude», ajoute-t-elle, inquiète à l’idée que La Vieille 17 soit contrainte de revoir à la baisse son implication scolaire.

«Être Résilient, c’est  accepter ce qui arrive, et pas juste trouver les moyens de s’en sortir», philosophe-t-elle, tout en restant «optimiste» quant à notre capacité collective à développer un vaccin assez tôt pour régler ce lourd fardeau.

Une image de la production <em>Et voilà encore un beau dimanche passé! </em>(2015).

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Le changement de garde s’est déjà opéré. Nommée en octobre, lors de la soirée de célébration du 40e anniversaire de La Vieille 17, la nouvelle directrice artistique, Geneviève Pineault, assure pleinement ses fonctions depuis la fin avril. 


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Dans le cadre de son 40e anniversaire, le Théâtre de la Vieille 17 a monté une vidéo présentant des extraits de spectacles ayant marqué son histoire, de Des Murs de nos villages à Et voilà encore un beau dimanche passé!