Emmanuelle et Ève Béart ont travaillé pendant presque deux ans pour un album-hommage à leur père Guy.
Emmanuelle et Ève Béart ont travaillé pendant presque deux ans pour un album-hommage à leur père Guy.

Emmanuelle et Guy Béart: l'ultime au revoir

À la mort de Guy Béart (1930-2015), il n’y a pas seulement ses filles Emmanuelle et Ève qui sont devenues orphelines. La Francophonie perdait un auteur-compositeur-interprète à la riche carrière de plus de 300 chansons et une vingtaine d’albums. Les deux sœurs ont eu le goût de puiser dans ce vaste répertoire pour lui rendre hommage.

Le double album De Béart à Béart(s) réunit autant des intimes de l’œuvre (Souchon, Clerc, Voulzy...), que la nouvelle garde de la chanson française (Pomme, Brigitte, Hollydays...) et des vedettes établies (Carla Bruni, Raphaël…).

Jointe par téléphone à Paris où elle se déconfine avec bonheur malgré un «climat très étrange et oppressant», Emmanuelle Béart s’est entretenue avec Le Soleil de cette compilation qui réunit deux icônes de la chanson et du cinéma.

Q Votre sœur et vous avez voulu faire revivre l’œuvre de votre père. Comment tout ça est parti?

R Mon père est décédé en 2015 et on a eu sur les bras un héritage artistique magnifique. Mais comme nous étions toutes deux néophytes — elle créée des bijoux et je suis comédienne —, on ne savait pas trop à qui s’adresser. C’est Charles Aznavour qui nous a convoquées parce qu’il était très lié à Guy. Il a dit : «Vous ne pouvez pas ne rien faire. Il faut s’emparer de cet héritage et le servir. On a essayé d’imaginer divers objets, dont l’intégrale qui sortira au mois de septembre. Mais on pensait, moi en particulier, qu’il serait bien de réentendre des chansons de Guy à travers d’autres voix et d’autres générations aussi. On voulait un disque intergénérationnel pour les faire revivre autrement.

L’actrice Emmanuelle Béart et son père l’auteur-­compositeur-interprète Guy Béart, en 2012.

Q Justement, comment avez-vous choisi vos interprètes?

R Par affinité, beaucoup. Ce sont des gens dont j’aime le travail. Il y a aussi l’engagement envers ce métier. Il y avait les vieux amis de Guy : Voulzy, Le Forestier, Ringer ou Souchon. Après, je me suis demandé qui étaient les troubadours d’aujourd’hui. J’ai presque cherché des artisans de la musique. Tout ça nous a permis de choisir une vingtaine d’artistes. Un seul a décliné parce qu’il n’avait pas le temps. Tous les autres ont été très touchés de notre démarche, je pense, à ma sœur et moi, de remettre en lumière les chansons de notre père. Je me suis rendu compte que Guy Béart faisait partie de leur mémoire collective. Certains ont été bercés par un père, une mère, un grand-père, avec ces chansons…

On a choisi 20 chansons, mais plusieurs sont revenus avec des propositions différentes parce qu’ils avaient été touchés par d’autres chansons. On a essayé de respecter leur désir, mais ont leur a surtout demandé de trahir avec tendresse et amour celles-ci. Il y avait deux possibilités. Soit on respectait les chansons comme dans un musée. Soit on les prenait dans nos bras, on les décoiffait et on les rhabillait. Ce n’était plus des Belles au bois dormant, mais des chansons vivantes.

Q Ce qui me frappe le plus, c’est que les réinventions les plus radicales sont celles d’Akhenaton, d’IAM, et de Catherine Ringer (Les Ritas Mitsoukos). Ce sont deux vétérans. Ils ont peut-être plus osé que d’autres…

R En tout cas, ils n’ont pas eu peur de lui rentrer dedans (rires). Akhenaton, j’étais bouleversée. Je rêvais qu’il choisisse soit Le premier qui dit la vérité, soit Qui suis-je. Pour cette dernière, ce sont des thèmes qui lui sont très chers, et il les a transformés en Qui sommes-nous. Il a carrément slamé mon père, ce que je trouve une idée magnifique, en réécrivant totalement un texte. C’est une chanson que mon père a mis dix ans à écrire, qui traite de toutes les idées qui le taraudaient : la fin des idéologies, le caractère provisoire de toute théorie, la guerre, la patrie, l’argent, la réussite, Dieu…

Quant à Catherine Ringer, elle en a fait quelque chose d’un peu slave. Mon père a des origines slaves. Je trouve qu’elle est restée assez proche de sa version [même s’il s’agit d’une interprétation techno]. Mais Ismaël Lo avec Couleur vous êtes des larmes, c’est une version complètement différente. Au fond, ce qui est bien, c’est qu’on pourrait vraiment croire que c’est leur chanson.

Q Vous vous êtes réservé Plus jamais. Est-ce qu’il y avait une raison particulière?

R Je ne m’étais rien réservé. Je ne voulais pas chanter. C’est Yaïm, Thomas Dutronc et Julien Clerc qui m’ont dit : «viens chanter avec nous, ce serait joli. Tu connais bien les chansons de ton père». J’ai fait les trois duos et puis, à la fin, je me suis dit que choisir les chansons et accompagner les artistes, c’était pratiquement deux ans de ma vie. Et que mon métier, c’était de me laisser traverser par les mots des auteurs et qu’au fond, je voulais avoir le courage que les mots de mon père traversent mon corps entier pour leur donner vie. C’est aussi une façon de nous dire au revoir.

Pascale Bussières et Emmanuelle Béart au Festival de Cannes 2001 pour <em>La répétition</em> de Catherine Corsini.

Q Qu’est-ce qu’il représente pour vous Guy Béart?

R (pause) Un poète. (pause) C’est mon père. C’est abord les mémoires d’enfance que j’ai de lui. C’était un magnifique être humain, mélancolique, très gai aussi, un rêveur. Il passait son temps à me parler de la vie, de la mort, de philosophie… Après, en tant que chanteur, en tant qu’auteur-compositeur, je suis très fière. Parce que c’est un homme qui a traversé tous les courants, toutes les modes… Il disait : «j’ai toujours voulu être démodé». J’adorais ça. Ce qui me frappe le plus chez l’auteur-compositeur, c’est qu’il a l’art de la métaphore, de l’ellipse, de la polyphonie... Tous ses textes peuvent prendre plusieurs sens. Du coup, ça donne des perspectives d’interprétations très différentes à chaque fois. Enfant, j’ai entendu les chansons d’une certaine façon et puis, comme adulte, j’en ai compris d’autres sens. C’est quelqu’un qui m’a construite en tant qu’artiste. J’ai une grande admiration pour lui et son parcours de nomade, d’avoir toujours voulu être en marge et de ne jamais avoir vendu son âme au diable...

De Béart à Béart(s) est offert en copie digitale à compter du 12 juin et en copie physique à compter du 26 juin.