Pierre et François Lamoureux ont fondé le groupe Brasse Camarade en 1990 avec le batteur Arnold Bondi (mortaise). On les voit ici dans leur studio de production audio-visuel.
Pierre et François Lamoureux ont fondé le groupe Brasse Camarade en 1990 avec le batteur Arnold Bondi (mortaise). On les voit ici dans leur studio de production audio-visuel.

Brasse Camarade parmi les géants

Le trio franco-ontarien Brasse Camarade, fondé en 1990 par François Lamoureux (guitare, saxophone et voix) et Pierre Lamoureux (basse), a connu un immense succès populaire au Canada et à l’international... mais le groupe s’est heurté au Québec à un mur idéologique cimenté par quelques membres de l’intelligentsia radiophoniques qui « n’aimaient pas notre accent » et qui avaient le bras un peu trop long, estiment aujourd’hui les deux frères Lamoureux.

Le groupe a disparu de la circulation au tournant des années 2000, mais les deux frangins ont aussitôt rebondi.

Ils se sont servis de l’expérience acquise au sein du band pour monter aux États-Unis Fogo Labs, une société de production audiovisuelle qui leur a permis de travailler avec les plus grosses pointures de l’industrie musicale.

Ils ont mis en valeur des prestations de Sting, Roger Waters, Pete Townshend (des Who), Leonard Coen, Deep Purple, Billy Talent, Rihanna, Usher, Slipknot, Courtney Love, Lana Del Rey, ou encore Willie Nelson, qui leur a fait confiance dès le début. Sans oublier les Canadiens : le band Rush, qui leur a confié la gestion de toutes ses archives vidéographiques, Rufus Wainwright et l’Ottavienne Alanis Morissette. Ou encore Lynda Lemay et Isabelle Boulay, au Québec. Et ces noms ne sont que le sommet le plus visible de l’iceberg Fogo Labs.

Au passage, les frères Lamoureux ont raflé une quinzaine de trophées. Dont un Grammy en 2009 (pour leur captation du spectacle Zappa Plays Zappa, que Dweezil a consacré à son père Frank), deux Emmy (dont un en 2011 pour la direction musicale du Concert On Broadway de Harry Connick Jr), deux Gemini et deux Juno.

Aujourd’hui, les deux musiciens sont devenus des cinéastes et producteurs influents. Des hommes d’affaires comblés, à la tête d’un petit empire dont les ramifications s’étendent de New York à Nashville, où Pierre a récemment déménagé pour y ouvrir une nouvelle antenne. Et cet empire demeure canadien, puisque sa maison-mère, Cinémusica, a son siège... au Québec, la province même où Brasse Camarade se sentit boudé par l’intelligentsia.

Voilà de quoi faire « un petit velours » à ces deux ex-gamins de Sudbury qui, entre 1991 et 1999, se souviennent avoir donné plus de 500 concerts au Canada et à l’étranger (aux Açores et au Portugal, en France dans le cadre des Jeux de la Francophonie de 1994, et aux États-Unis), sans toutefois réussir à faire au Québec une percée à la mesure de leurs ambitions.

Fonce ! et fonce encore !

« Notre deuxième album s’appelait Fonce !... et on a continué à foncer depuis. [...] On est devenus des killers qui travaillons dans les plus hautes sphères de l’industrie », résume François Lamoureux, qui voit cela comme une revanche sur la vie. « On est dans les ligues majeures. Et on n’était pas voués aux ligues mineures », auxquelles le groupe avait pourtant été réduit au Québec.

« On nous a empêchés de jouer au Québec à cause de mon accent. Pas partout, mais souvent », rappelle-t-il. Et de rappeler du même souffle que le groupe n’a « jamais officiellement arrêté ». Et qu’il réserve même quelques surprises pour cet été (voir autre texte).

Le duo se garde bien d’adopter un ton nostalgique. La fratrie ne regrette rien, si ce n’est d’avoir lancé leur carrière sur scène avant l’avènement des réseaux sociaux. Ceux-ci auraient changé la donne, estiment les deux frères, car les diffuseurs radiophoniques n’auraient pas pu résister longtemps à la pression des fans, ni sous-estimer l’ampleur du phénomène qu’était devenu Brasse Camarade au sein de la francophonie.

À l’époque, les frangins Lamoureux avaient déjà produit deux films et plusieurs des vidéoclips du groupe. Durant sa transition professionnelle, François a réalisé « une quantité industrielle » de publicités pour de très grandes marques ; il a aussi signé des trames sonores pour le réalisateur Yves Simoneau et a accompagné Isabelle Boulay sur scène, en tant que directeur musical.

Lorsque Pierre est parti s’installer à New York en 1999, il « sentait à l’époque qu’on rentrait dans un monde audiovisuel complet, et non plus seulement audio d’un bord et visuel de l’autre. On a décidé de faire le saut. C’était un cheminement naturel pour nous, [qui connaissions bien] la haute technologie ».

Fogo Labs se lance vite dans la production de films numériques, jouant « avant tout le monde » avec la 3D, le 4k et la HD, mais aussi dans la captation live et le streaming.

« En 2003 ou 2004, on a convaincu Lynda Lemay de tourner en HD ; c’est un peu grâce à ça qu’elle a réussi à se faire voir au Texas », note François Lamoureux, à titre d’exemple.

La devise de l’entreprise, « Where Arts Survives Technologie » (Là où l’art survit à la technologie) témoigne de leur objectif : s’effacer complètement, pour que la créativité des artistes ne soit jamais brimée par les moyens techniques — lesquels prennent trop souvent le pas sur le contenu, expliquent les musiciens.

Le groupe Brasse Camarade

Filmer l’artiste comme un animal

Mais dans leur cas, « parler de captation c’est péjoratif », fait valoir François. « On est là pour assurer la pérennité de l’artiste, et que son œuvre aura la plus longue durée de vie possible. Alors, on s’arrange pour faire de véritables films. [...] Des films “dangereux” ! »

Il propose une analogie : « On capte l’artiste comme [un documentariste] capte un animal. On le filme dans son habitat naturel, pas derrière un fond d’écran, et sans tricher ».

En tant qu’artistes, « on l’a subie », cette envahissante primauté technologique, rappelle-t-il. « Quand les caméras débarquent, c’est “Hey ! Tu peux plus te placer là, le drummer, et tu dois remonter ta cymbale parce qu’on a changé l’éclairage, ça fait des reflets. Toi, avec la guit, déplace-toi pour être sous le follow spot qu’on a installé ! Stop, tout le monde ! La caméra est mal placée ! On recommence !” Mais la performance n’est pas la même si les musiciens ne sont jamais positionnés comme ça... » La prestation perd tout naturel et toute spontanéité, regrette François Lamoureux.

C’est le chanteur des Tragically Hip, Gord Downie, qui les a « convaincus » d’ajouter la mention « un film de Pierre et François Lamoureux » sur DVD. « Il nous a obligés à ajouter ça sur la pochette du DVD That Night in Toronto. Il nous a fait réaliser qu’on est l’extension de la créativité de l’artiste », poursuit-il.

Les deux touche-à-tout sont aussi à l’aise avec le heavy metal que l’opéra. « On n’était pas “juste des rockeurs”. On a une grande éducation musicale. Notre [terrain d’apprentissage], ç’a été Brasse Camarade... sans savoir que ce qu’on avait acquis durement allait nous permettre de nous rendre au top, plus tard », sourit le chanteur.

« À Montréal, il y a une clique » qui fait la pluie et le beau temps sur l’industrie, renchérit son frère. À New York, des cliques, il y en a 12. Si t’es pas dans l’une, tu peux rentrer dans une autre. Ce qu’on a appris chez nous — malheureusement — c’est que quand tu es trop bon, tu es considéré comme une menace. Alors qu’aux USA, la menace, on se dit « Bon! je peux pas me permettre qu’un compétiteur la ramasse » », poursuit Pierre, pour expliquer le succès de Fogo à l’étranger.

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BRASSE CAMARADE S'APPRÊTE À REMETTRE EN MARCHÉ SA DISCOGRAPHIE

Brasse Camarade s’apprête à relancer la machine à disques, en extirpant de ses voûtes toute la discographie du groupe.

« On va ressortir toute notre musique cet été. On s’occupe d’abord les trois premiers albums ; après on sortira d’autres chansons » lance Pierre Lamoureux, au détour de l’entretien qu’il a accordé au Droit, en compagnie de son frère François. 

Ce début d’anthologie du groupe franco-ontarien devrait paraître « autour du 15 août », confie-t-il en ajoutant que ces sorties seront étayées sur la Toile par de nouveaux « clips-paroles » (lyrics video) des chansons de Brasse Camarade. « On va rebâtir tranquillement un site Web », ajoute Pierre.

Le duo de producteurs annonce qu’il compte ensuite « ressortir les albums de Paul Demers », toujours sous l’étiquette Full Stereo.

Quand Brasse Camarade a disparu de la circulation, en 1999, les frangins ont « emporté » dans ses valises tous leurs disques. Ils avaient acquis les droits des premiers en 1996, à la suite d’une querelle avec leur label, Mégawatt ; leur avant-dernier album a été autoproduit sous leur étiquette Disques Full Stéréo ; leur dernier, en portugais, est paru sous l’étiquette Musica Alternativa.


« On était face à un mur, même si on avait réussi à mobiliser l’Ontario français au complet »
François Lamoureux

« On a tout enlevé »

« Vers 2000, on s’est arrangés pour que notre musique ne soit plus disponible dans les magasins ; on a tout enlevé », rappelle François Lamoureux. « C’était pour nous une façon de marquer le coup, montrer qu’on passait à d’autres choses. »

« On n’était pas amers, mais fatigués par les embûches » administratives et l’esprit « borné » d’une poignée de bonzes de l’industrie radiophonique montréalaise. Ces derniers se réfugiaient derrière la ‘barrière de l’accent’ pour favoriser des formations rock plus québécoises, estiment les frères Lamoureux, originaires de Sudbury. 

Brasse Camarade, auteur de nombreux hits tels Maudit Manège et Sans elle, fut sans doute le premier groupe franco à réussir une petite percée au Québec, une décennie après Garolou et deux après CANO. Le trio de rockeurs se distinguait toutefois de ces augustes prédécesseurs, et des groupes francos de l’époque, quant à eux cantonnés « au folk et aux guitares à moustique, surtout », rigole François Lamoureux, avant de traduire : le terme est un sobriquet-maison pour désigner les guitares acoustiques.

Reste que le groupe avait le sentiment de stagner au Québec : « on était face à un mur, même si on avait réussi à mobiliser l’Ontario français au complet », lance François Lamoureux.

Leur succès imposait d’incessantes tournées. « On était devenus des étrangers chez nous à Sudbury. À Montréal [on ne se sentait pas particulièrement bienvenus]. On passait beaucoup de temps aux Açores... bref, on se sentait étrangers partout », retrace le duo. 

Du coup, s’exiler aux États-Unis ne leur a jamais pesé. C’était seulement un autre pas de côté, loin de la maison.

S’occuper de soi

« Mais là, on a décidé de rendre notre musique disponible à tout le monde. C’est notre façon de dire ‘pardon !’ au public. On est prêt à relancer tout ça », sourit-il.

L’opération reste « difficile, parce qu’on travaille sur plein de projets » en parallèle, via leur société de production audiovisuelle, Fogo. Des projets qui impliquent des artistes de premier plan, à qui il serait délicat de demander de patienter. « Mais c’est très motivant », avouent les musiciens qui depuis 20 ans consacrent toutes leurs énergies à faire briller d’autres artistes qu’eux.

« On s’est occupé de toutes les archives [audiovisuelles] du band Rush pendant 20 ans. De celles du Cirque du Soleil et de plein d’autre monde. Mais on ne s’occupait pas trop de nos affaires à nous », constate François Lamoureux, « heureux » de faire une croix sur le passé.