Cornelia Homburg nous fait découvrir Gauguin au Musée des beaux-arts du Canada.

Portraits au MBAC: les fictions de Gauguin

« Vous voulez savoir qui je suis ; mes œuvres ne vous suffisent-elles pas. Même en ce moment où j’écris, je ne montre que ce que je veux bien montrer. »

Ainsi s’exprime Paul Gauguin dans l’ouvrage Avant et après (1903), où le célèbre peintre français raconte ses voyages et explique son exil en Polynésie, chez les « sauvages ».

Ainsi, aussi, se termine Gauguin.Portraits, l’exposition estivale majeure du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) et la première rétrospective au monde consacrée aux portraits de la figure de proue du postimpressionnisme. Plus que des peintures au mur, les quelque 70 tableaux, sculptures, poteries et estampes datés des années 1880 à la fin de sa vie y sont mis en contexte pour définir ce qu’est un portrait chez Gauguin.

La réponse n’est pas simple. Au terme de cinq années de recherches pointues, l’équipe de la commissaire Cornelia Homburg y livre des explications multiples, complexes. Pour les résumer : alors que le portrait était jusque-là une rencontre avec le modèle, Gauguin « ne voulait pas que nous comprenions qui était la personne ; c’était toujours pour lui une œuvre d’art », explique Mme Homburg.

«Jeune Chrétienne», par Paul Gauguin

« Il construisait une histoire, une situation ou un contexte qui servait à exprimer ses idées et ses visions de l’art. Ce jeu avec la réalité, avec ce que l’on voit, il le faisait très consciemment, ajoute-t-elle. Et ça, dans le contexte du portrait, c’était magnifique ! »

Le trajet mène à la rencontre, entre autres, des femmes, des enfants et des membres de son entourage qu’il a peints, modelés ou sculptés, séparés par thèmes. Colorées, symboliques, les représentations de ses modèles étaient souvent en contradiction même avec ce qu’ils étaient réellement.

Un exemple ? La Jeune chrétienne, peinte en Bretagne en 1894 après un premier voyage en Polynésie. L’enfant porte une robe mission jaune à la tahitienne, un vêtement improbable pour une Française. À une époque où le synthétisme, courant distinct de l’impressionisme ambiant, était à ses premiers balbutiements, il trouve dans ce tableau « sa résolution ». La toile fusionne les traditions occidentales et orientales — ainsi que des éléments éclectiques — dans un style qui influencera plus tard de grands peintres tels Picasso et Matisse.

Cornelia Homburg devant la toile «Tehamana» a de nombreux parents. Ce tableau est le seul qui porte le nom de Tehamana dans son titre.

Fiction et Autofiction

Paul Gauguin propageait ses idées sur les autres, mais aussi sur lui-même, tel qu’en témoignent ses autoportraits. En début de parcours, le visiteur le retrouve devant ses propres œuvres ou dans plusieurs rôles — Christ, sage, prisonnier... —, derrière lesquels il cultivait son image comme celle d’un grand voyageur, d’un marginal et d’un martyre souffrant pour son art.

Les recherches pour Gauguin.Portraits ont aussi découvert dans son œuvre un autoportrait d’un autre genre : son livre Noa Noa.

Longtemps, on a cru qu’il s’agissait du vrai récit de son premier voyage à Tahiti et de sa conversion comme l’un des « sauvages » de l’île. Or, s’il y a des parcelles de vérité dans Noa Noa, celles-ci sont minimes, explique Linda Goddard dans le catalogue de l’exposition.

Noa Noa a été inspiré en grande partie par les écrits d’un navigateur et partage des « similitudes indéniables » avec le populaire roman tahitien Le mariage de Loti. Les strophes de Charles Morice, qui parsèment le récit, n’ont pas été ajoutées après que le manuscrit ait été terminé ; le poète et le peintre ont collaboré pendant le processus d’écriture pour créer une tension entre l’image du « civilisé » et celle du « sauvage » que voulait s’approprier Gauguin.

Conclusion : le livre a servi à une campagne d’automarketing, et elle fut orchestrée avec brio : « depuis le début du XXe siècle, tout le monde a pris Noa Noa comme un fait, détaille Mme Homburg. On croyait que c’étaient ses expériences, son autobiographie, son journal de voyage. Et maintenant, tout est remis en question, parce que ce n’est pas du tout le cas ! »

La fin de l’exposition traite de Tehamana. On a longtemps tenu pour acquis que l’adolescente de 13 ans, avec qui Gauguin a vécu, était la même Polynésienne qui figurait sur plusieurs de ses tableaux ; ce n’est plus certain. Toutefois, l’existence des relations du peintre avec de très jeunes femmes — une chose courante à Tahiti à l’époque — est confirmée. « Il faut faire face à la réalité de l’histoire, souligne Mme Homburg. Comme historienne, c’est impossible de se dire “je n’aime pas, donc je n’étudie pas”. Ce serait irresponsable. »

Gauguin.Portraits gardera l’affiche jusqu’au 8 septembre 2019. Pour en savoir davantage, l’application Audioguide Gauguin Portraits est disponible sur les plateformes de téléchargement.

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POUR Y ALLER

Quand ? Jusqu’au 8 septembre 2019

Où ? Musée des beaux-arts du Canada

Renseignements : beaux-arts.ca