Des oeuvres de l'artiste Moyra Davey sont réunies dans l'exposition <em>Moyra Davey: Les fervents.</em>
Des oeuvres de l'artiste Moyra Davey sont réunies dans l'exposition <em>Moyra Davey: Les fervents.</em>

Moyra Davey, entre intimité et humanité [PHOTOS ET VIDÉO]

Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
Le Musée des beaux-Arts du Canada (MBAC) a réuni pour l’automne un florilège d’œuvres photographiques et vidéographiques  de l’«artiste conceptuelle» Moyra Davey.

Moyra Davey: Les fervents se présente comme un kaleïdoscope de 54 photographies et de sept films signés Davey, parmi lesquelles une douzaine d’œuvres tirées de la collection du MBAC.

Il s’agit de la toute première exposition à voir le jour au MBAC depuis sa réouverture, le 18 juillet dernier. Et la toute première exposition solo que le musée consacre à cette auteure, photographe et cinéaste  de renommée internationale.


Les fervents couvre quatre décennies de production artistique, mais l’une des pièces phares de l’exposition est un nouveau film de Davey intitulé i confess, fait valoir la commissaire Andrea Kunard, qui a monté cette exposition en collaboration étroite – même à distance – avec Mme Davey, aujourd’hui basée à New York.

On y retrouve plusieurs des thèmes chers à Davey, notamment son amour pour les transports en commun (la première salle offre un gigantesque collage photographique tiré des séries que l’artiste a consacrées aux métros de New York et de Londres, et à leurs nombreux usagers concentrés à griffonner des bouts de leur intimité sur des petits papiers ou des journaux intimes), sa fascination pour les objets du quotidien et les collectionneurs, ou encore ses interrogations sur la représentation du corps, souligne la commissaire. 

«Les œuvres de Davey nous renvoient à notre propre humanité; mais elle nous rappelle aussi à quel point notre le monde qui nous entoure est constitué d’un amoncellement d’objets», estime-t-elle. 

«Ce n’est pas une simple exposition: c’est presque une installation. Le visiteur entre ici dans un monde artistique, où il fait son propre voyage», note d’ailleurs Andrea Kunard.

«L'expérience intime»

Une «expérience intime», donc ; le sentiment de liberté est ici renforcé par la démarche conceptuelle: les œuvres se passent délibérément de titres, comme elles se dispensent d’explications contextuelles. Le visiteur apprendra à se contenter d’un ou deux paragraphes sommaires, laissés sur les murs à l’entrée de chaque salle... «et il a fallu âprement  négocier avec l’artiste pour pouvoir ajouter ces quelques lignes» explicatives, mentionne Mme Kunard.  


Pas de  classement chronologique qui conférerait un fil conducteur à cette rétrospective, non plus. Chacun est libre de trouver ses propres interprétations, au fil de ce parcours où les repères sont peut-être plus sensoriels qu’analytiques, en définitive. 

Parce qu’elle n’arborent pas de dates, ses photos, «plutôt que d’être des instantanés ayant  capturé un ‘moment suspendu dans le temps’, acquièrent constamment de nouvelles significations», estime Andrea Kunard. Les images de Moyra Davey s’enrichissent des échos, toujours plus contemporains, que chaque nouvel observateur leur confère, argue celle qui est aussi conservatrice associée de la photographie au MBAC.

Mmes Davey et Kunart ont enrichi ce parcours en allant puiser dans les collections du MBAC une douzaine d’œuvres photographiques signées par des artistes ayant marqué le cheminement de Moyra Davey, à commencer par Joyce Wieland et Gabor Szilasi. 

À travers des souvenirs – «réels ou parfois réinventés, pour qu’elle puisse en tirer un récit», précise la commissaire Kunard – Davey, née en 1958, retrace sa jeunesse au Québec, dans les années 1970 et 1980. 

Certaines des photos sélectionnées furent prises à La Pêche, en Outaouais, mentionne la commissaire en rappelant qu Moyra Davey, après avoir grandi à Montréal, a déménagé à l’adolescence dans la région d’Ottawa (son père ayant été l'un des «bras droits» de Pierre Elliott Trudeau).

i Confess

Avec le court métrage «i Confess», l’exposition ouvre une fenêtre sur la crise d’Octobre dont la «Belle Province» s’apprête à commémorer le 50e anniversaire.

Sorte d’essai en format vidéo sur  fond de «problématiques raciales, sociales et linguistiques», «i confess» met en relation – de contradiction – les propos du felquiste Pierre Vallières et les thèses de deux autres auteurs : le romancier et essayiste afro-américain James Baldwin et la politologue Dalie Giroux. Cette dernière, professeure à l’Université d’Ottawa, signe d’ailleurs un essai dans le catalogue (publié par le MBAC) qui accompagne l’exposition. 

Au départ, i Confess se voulait une réflexion sur les thèmes développés dans le roman de Baldwin Another Country (1962); Davey a toutefois bifurqué de sa démarche initiale en incorporant dans son film les souvenirs qu’elle avait gardés des années 60 et 70, époque marquée par la montée du mouvement séparatiste au Québec.

«L'expérience humaine»

Galerie de portraits en noir et blanc ou série colorée de pièces de monnaies (avec, en gros plan, le visage de Lincoln rougi, rouillé ou vert-de-grisé); photos pliées, «timbrées» et envoyées par la poste aux sujets photographiés; murale multipliant les photos d’un chien faisant ses besoins, courts-métrages vidéo aux thèses plus politiques: l’itinéraire de Les fervents donne un généreux aperçu (quoique énigmatique, en l'absence de guide)  du travail de Moyra Davey.

Les fervents, qui réunit une soixantaine d’œuvres réparties sur quatre décennies, prend l’affiche le 1er octobre au MBAC, où elle se prolongera jusqu’au 3 janvier 2021. L'exposition prendra ensuite le chemin du Musée d’art contemporain de Montréal, qui lui ouvrira ses galeries ce printemps.

«Cette exposition nous rappelle que la condition humaine est complexe et réflexive, et que chaque expérience vécue contribue à un récit collectif. Davey nous rappelle que chaque moment compte et nous relie les uns aux autres», analyse pour sa part  la directrice générale du MBAC, Sasha Suda, impressionnée par la «force humanisante» de l’œuvre. 

Davey, poursuit-elle, «partage des scènes intimes de sa vie quotidienne et les met en relation avec des événements historiques qui façonnent chacun de nous en tant qu’individu et en tant que société.» 

L’œuvre de Mme Davey se joue non seulement des frontières entre photographie, film et écriture... mais elle repousse surtout les limites de «l'expérience humaine», et c'est précisément ce que le MBAC cherche à démontrer au fil de ce parcours.

Renseignements: MBAC