Mark O'Neill , Grand-mère Jane Chartrand et Douglas Cardinal

L’architecture invisible et l’âme des Premières Nations

Poursuivant ses multiples initiatives visant à intégrer les points de vue autochtones en ses murs, le Musée canadien de l’histoire (MCH) accueille l’exposition Non cédées – terre en récit, une installation audiovisuelle que le Canada avait présenté à la prestigieuse Biennale d’architecture de Venise en 2018.

Petite par sa taille, mais importante par son symbole et le rapprochement culturel qu’elle sous-tend, cette exposition a été réalisée par la firme d’architecture de Douglas J. Cardinal. Architecte d’origines autochtones (pied-noire et métis), M. Cardinal n’est nul autre que le père du MCH, puisque c’est à lui que l’édifice doit ses formes organiques caractéristiques, qui contribuent largement à sa réputation.

Fondamentalement, l’architecture est bel et bien au centre de Non cédées, qui met en valeur « le travail et le talent » de 18 architectes et concepteurs de « L’île de la Tortue » — terme autochtone désignant le continent nord-américain.

En matière d’édifices autochtones, il y a pourtant plus à voir sur une seule page du site Internet de la firme Douglas Cardinal Architect que dans cette installation qui, quoi qu’intéressante — et immersive — laisse un peu le visiteur sur sa faim, en matière de « trésors historiques ». Si on y partage ici des « récits humains », on y montre en définitive assez peu de buildings.

« On veut pas le savoir : on veut le voir », disait Yvon Deschamps. Certes. Surtout dans un musée. La phrase de l’humoriste ne correspond pas du tout à la vision des choses qu’ont voulu donner les artisans de Non Cédées, explique l’architecte David Fortin, qui en est l’un des deux maîtres d’œuvre

Mark O’Neill et Douglas Cardinal présentent l’exposition Non cédées - Terres en récit au Musée canadien de l’Histoire. L’exposition se prolongera jusqu’au 22 mars.

Pas de « Fétichisme »

Aux yeux du collectif impliqué dans l’élaboration de Non cédées, les prouesses architecturales étaient secondaires, comparées à la vision du monde que la conception des édifices est censée traduire. C’est donc cette approche culturelle, spirituelle et écologique des choses, qui est au cœur de la présente démarche.

« Dans une exposition architecturale typique, on voit beaucoup d’édifices, de plans, d’analyses. Mais le risque est d’attirer trop d’attention sur l’objet lui-même. » Les participants ont précisément voulu éviter cette « forme de fétichisme » ou d’« objectivation » de la discipline, avertit M. Fortin.

« Il nous a semblé plus important de présenter notre architecture non pas comme un ensemble d’édifices, mais comme quelque chose qui ne peut émerger que dans une compréhension globale de la culture, des gens, des voix, de la musique et du paysage. » Car, rappelle-t-il, « on ne peut pas regarder un bâtiment sans entendre les danses, sans voir le paysage qui l’entoure, sans entendre la voix de l’architecte faisant référence à ses ancêtres ».

« Les plans et les maquettes, ces conventions-là de la représentation architecturale ne sont pas des traditions indigènes. Si on regarde les formes traditionnelles de l’architecture autochtone, la plupart des édifices sont érigés directement sur le site. On n’en fait pas vraiment d’esquisses préalables ou de versions miniaturisées », expose cet enseignant universitaire. Spécialisé dans « la relation entre la culture du design et les peuples autochtones, il est lui-même métis.

Quatre «territoires»

L’installation elle-même est constituée de quatre «territoires» thématiques, évoquant tour à tour la souveraineté, la résilience, la colonisation et l’autochtonéité. On passe de l’une à l’autre en empruntant un chemin sinueux. Aux murs, de grands écrans (courbés, on évite bien entendu les angles...) accueillent des images de paysages naturels, de chants, du cosmos, ou d’intervenants qui partageant leur savoir et leur sensibilité, semblent chercher ensemble «des modèles de créativité, d’empathie et d’éveil» à offrir aux visiteurs et aux générations suivantes.

Étant vécu de l’intérieur, le récit narratif qui se dégage de cette prise de parole chorale est très éloigné de l’approche anthropologique qui caractérise habituellement les expositions consacrées aux Premiers Peuples.

En cela, le résultat est probant : Non cédées, à défaut d’être une exposition architecturale didactique, demeure une touchante «expérience» d’interculturalité.