Formé à l’université Carleton, Karim Rashid a signé des milliers de produits et de constructions qui vont de la bouteille de savon à la station balnéaire.

Karim Rashid, perturbateur en série

Si Karim Rashid avait un antagoniste, ce serait le statu quo. Avec plus de 3000 conceptions en production, le designer industriel qui a fait ses premiers pas à Ottawa est aujourd’hui parmi les plus influents de sa profession. Son exposition «Karim Rashid. Forme culturelle», sa première rétrospective canadienne à grande échelle, présente 200 extraits d’une carrière passée à contrer le beige, le carré, le conforme, le laid.

Mercredi après-midi, fraîchement débarqué de New York, Karim Rashid a tenu à inspecter chaque objet exposé à la GAO avant de s’adresser aux médias. Vêtu de blanc et de rose criard – il ne porte presque que ces deux couleurs –, le svelte personnage a déambulé à travers ses meubles, accessoires de maison et de mode, décorations murales. Toutes des créations aussi excentriques que leur créateur, ou presque.

« J’ai toujours été un perturbateur », a résumé l’éloquent verbomoteur qui multiplie les conférences. Né au Caire, grandi au Royaume-Uni et à Toronto, le designer a appris les bases de son art à l’université Carleton – où son manque de conformisme a failli le faire échouer. En 1982, comme projet de thèse, le jeune Karim avait présenté une lampe au pied courbé pivotant. Le hic : l’étudiant avait demandé à un atelier du coin de fabriquer son design, plutôt que d’avoir lui-même bricolé son prototype, comme l’exigeait la faculté.

«Karim Rashid. Forme culturelle» est présentée à la Galerie d'art d'Ottawa jusqu'au 10 février 2019.

« Le doyen et moi avons eu une grosse dispute devant toute l’école. Je l’ai même envoyé promener ! Il m’a dit que je n’aurais pas mon diplôme », a raconté le quinquagénaire.

L’université a fini par abdiquer. Mieux : son alma mater s’est mis à demander des étudiants qu’ils laissent eux aussi la confection de leurs designs à des fabricants.


« Nous avons tous besoin de voir quelque chose que nous n’avons jamais vu avant, de voir quelque chose qui nous inspire. Nous en avons tous besoin dans nos vies. Toujours. »
Karim Rashid

En influençant la façon de travailler des autres élèves, Karim Rashid a réalisé ce qui est selon lui « l’agenda du bon design » : changer la vie des gens pour le mieux. « Notre façon d’interagir avec et d’utiliser les objets a un impact énorme sur nos vies quotidiennes, sur notre bien-être mental », a-t-il avancé.

Son produit le plus efficace ? Il a designé sa chaise OH, dessinée pour le fabricant canadien Umbra. Faite d’un morceau de plastique, elle comporte de larges trous pour laisser le polypropylène bouger avec le corps. La chaise a été mise en marché en 1999 pour la modique somme de 30 $, en accord avec sa philosophie de démocratisation du bon design. « Et la chaise vend aussi bien qu’il y a 20 ans », a souri son créateur.

Artiste génétique

Son gène artistique lui a été transmis par son père, un peintre dans ses temps libres. Chaque mois, il déposait sur la table basse familiale des ouvrages sur divers créateurs. Le plus marquant d’entre eux fut « probablement » Raymond Loewy, le « père du design industriel ». « Il avait créé des designs pour les cigarettes Lucky Strike et un vaisseau spatial pour la NASA ! J’ai réalisé que je voulais faire toutes ces choses. »

Pendant ses premières années, il a signé au nom d’une enseigne torontoise des boîtes à lettres pour Postes Canada et des outils pour Black & Decker, entre autres. En 1993, sa boîte à New York a été créée, enfin. Depuis, Karim Rashid a signé des milliers de produits et de constructions qui vont de la bouteille de savon à la station balnéaire. Il a reçu quelque 300 distinctions et a travaillé dans 47 pays différents – « je passe 200 nuits par année dans des hôtels ! » En plus des créations à son nom, il a collaboré avec des centaines de marques comme Sony Ericsson, Hugo Boss, Pepsi, Eos… You name it, comme il se plaît à dire.

Somme toute, Karim Rashid a assuré n’avoir jamais recherché le succès. « J’ai toujours voulu créer des choses qui allaient toucher la vie des gens en étant belles, fonctionnelles, et un peu originales. Nous avons tous besoin de voir quelque chose que nous n’avons jamais vu avant, de voir quelque chose qui nous inspire. Nous en avons tous besoin dans nos vies. Toujours. »

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D'AUTRES EXPOSITIONS À LA GAO

Le jeudi 11 octobre, Karim Rashid. Forme culturelle a été dévoilée au public en même temps que trois autres expositions à la Galerie d’art d’Ottawa (GAO).

Dans Liquidation totale, l’artiste multimédia Michèle Provost scrute « la place de l’art et des artistes au sein d’une société régie par l’économie du marché ». La Gatinoise y recrée une vente liquidation dans laquelle se retrouvent pêle-mêle des articles de décoration faits à la main et présentés avec ironie. Ce faisant, Michèle Provost dénonce à quel point dans le monde de l’art, les artistes proposent et sont eux aussi des produits.

Nkweshkdaadiimgak Miinwaa Bakeziibiisan raconte « une histoire du paysage ontarien » en mettant en apposition le travail de deux artistes de cultures et de générations différentes. Michael Belmore y a recours aux savoirs anishinaabe pour décrypter nos représentations de la géographie canadienne. Pour sa part, A.J. Casson propose des œuvres des lieux importants sur les plans spirituel et culturel pour les peuples anishinaabe de la région.

Témoignant de ce que les mathématiques sont solubles dans les arts visuels, Éclectique géométrie. Œuvres choisies de la collection permanente propose une palette variée d’œuvres inspirées de la géométrie. L’exposition inaugurera la salle Lawson A.W. Hunter, qui agrandit la collection permanente de la GAO.

Le vernissage de toutes les expositions d’automne aura lieu le mercredi 17 octobre. Chacune restera à l’affiche jusqu’au 10 mars 2019.