Les images lauréates du prestigieux concours annuel de photographie de presse interpelleront ou bouleverseront le public jusqu’au 11 août.

De tragiques beautés du World Press Photo exposées à Ottawa

Portraits, reportages, action pure, images symbolisant des enjeux socio-politiques précis. Entre soucis esthétique et considérations tragiques : les œuvres primées dans le cadre de l’édition 2019 du World Press Photo (WPP) 2019 sont exposées depuis vendredi au Musée canadien de la guerre (MCG).

Accrochées dans le théâtre Barney-Danson (dont l’accès reste gratuit), les images lauréates du prestigieux concours annuel de photographie de presse interpelleront ou bouleverseront le public jusqu’au 11 août, en nous remettant face à ces murs qu’on construit aux frontières, mais aussi face aux barrières morales que les humains érigent, défient ou transgressent.

Le MCG, qui accueille l’initiative pour une 12e année consécutive, est le premier établissement canadien à accueillir cette exposition itinérante, qui prendra ensuite la direction de Montréal, Toronto et Chicoutimi, avant de continuer son parcours à travers le globe.

Voici donc l’occasion de découvrir, en grand format, le cliché Crying Girl on the Border, qui a mérité à son auteur, l’Américain John Moore, le prix de la photo de l’année de ce 62e concours du WPP. En un clic, l’image « raconte » toute la tragédie des migrants latino-américains.

La photo dépeint l’arrestation d’une Hondurienne, Sandra Sanchez, par la police texane, en juin 2018. On ne voit pas les torses ni les visages des adulte, car elle est prise à hauteur de cuisses. À hauteur d’enfant... celle d’une fillette, Yanela, qu’on voit en larmes à côté de sa mère, gamine terrorisée par la scène qu’elle observe.

La mère et l’enfant ne seront finalement pas séparées par les autorités, contrairement à nombre de familles ayant participé à ce qu’on a fini par appeler la « caravane de migrants » latino-américain. Reste que l’image est frappante.

Le Musée canadien de la guerre accueille l'initiative pour une douzième année consécutive.

Les flux migratoires sont souvent au centre de l’attention journalistique, rappelle la commissaire de l’exposition, Sanne Schim van der Loef, de la Fondation WPP. Cette année, les photographes de presse ont surtout témoigné des migrations massives entre l’Amérique centrale et les États-Unis.

Le prix du reportage de l’année a d’ailleurs lui aussi été attribué à une série de clichés témoignant des épreuves de ces populations qui se sont arrachées qui du Honduras, qui du Nicaragua, du Salvador ou du Guatemala, pour se retrouver par milliers aux « portes » résolument closes de l’Oncle Sam. Un long voyage à pied, qu’a suivi le photographe néerlando-suédois Pieter Ten Hoopen, lauréat de ce prix.

Comme chaque année, l’exposition comprend des images — ainsi que des informations contextuelles — qui pourraient heurter la sensibilité de certaines personnes. C’est loin d’être une édition sanglante, mais on a préféré, par précaution, laissé l’habituel avertissement à l’entrée de l’espace d’exposition.

Saisissants contrastes

On y est accueilli par une magnifique photo signée Brent Stirton : le portrait en pied, d’une soldate d’une unité de rangers d’Akashinga (terme signifiant « les courageuses »), qui, en tenue de camouflage et fusil au poing, protège du braconnage une réserve faunique du Zimbabwe.

Au-delà de ses indéniables qualités esthétiques, la photo surprend par le contraste entre ce que la photo semble dépeindre de prime abord, et ce qu’elle représente en réalité, et qui est explicité par le texte.

Toutes sortes de contrastes et de paradoxes naîtront d’ailleurs des juxtapositions d’images (ou d’image et de texte), alors que chaque visiteur crée son propre parcours à travers les violences et les cris — et la beauté tragique — de ce monde ici cristallisé sous l’objectif des photojournalistes. Comme ces images de liesse dans des stades de soccer. Apparemment anodines. Mais on est en Iran. Grâce à l’appui de la FIFA, les Iraniennes viennent de remporter une bataille socio-politique, en obtenant le droit d’assister aux matches. Comment loger les supporters féminins dans les gradins sans porter atteinte aux mœurs et lois en vigueur ? C’est le sujet d’un étonnant photoreportage, qui a remporté le premier prix de la catégorie « sports ».

Les sujets qui ont retenu l’attention des ces capteurs d’images, en 2018 ? La crise meurtrière des opioïdes aux États-Unis ; le vote pour l’abrogation des lois anti-avortements en Irlande ; les élections à la succession du président Kabila, en RDCongo ; le harcèlement dans les forces armées américaines ; les personnes mortes ou disparues depuis 2006 au Mexique ; le baby-boom au sein des FARCS, via les bedaines gonflées des ex-guerillas du mouvement révolutionnaire communiste, depuis que la Colombie a trouvé, en 2017, une solution pacifique au conflit civil qui l’a meurtri pendant plusieurs dizaines d’années ; les décombres de la Ghouta, cette enclave rebelle au régime syrien, zone urbaine bombardée par le régime, et vraisemblablement cible d’une attaque chimique.

En « sports », on s’intéresse au kirkpinar (une des luttes turques) et à ses corps baignés d’huile ; à une boxeuse défigurée par un coup de poing. La catégorie nature, plus sereine, cache aussi ses abominations. Dont ces grenouilles colorées qui semblent barborer dans l’eau... alors qu’en réalité, un cuisinier vient de leur trancher le corps en deux...

Pas de photo du Canada, en revanche, ni de photographe canadien, dans ce 62e palmarès du WPP.

Aucun photographe canadien ne figure au sein du 62e palmarès du World Press Photo.

Symbole frappant

Il est aussi souvent question d’environnement, fait valoir la commissaire Van der Loef.

Certes ! Et on est resté longtemps, subjugué et horrifié, devant cette image grand format prise à Manille, aux Philippines. C’est la photo d’un gamin endormi sur un vieux matelas pourri, posé au centre d’une immense champs de déchets plastiques. Un champ si dense qu’on ne pourrait imaginer, sans avoir lu la description qui l’accompagne, que ces débris cachent un fleuve. Que cet enfant isolé, le matelas et les rebuts flottent littéralement sur l’eau. Car il ne s’agit pas d’un champ, mais d’un fleuve. Si pollué qu’on peut litéralement marcher dessus, est-il écrit.

Inquiétant symbole d’une année où, sur le plan environnemental, l’humanité a continué de dormir paisiblement, innocemment, semble signifier son auteur, Mário Cruz.

Les photos lauréates se retrouvent sur le site worldpressphoto.org.