Les visiteurs férus de marine s’enthousiasmeront en passant devant la cloche du Erebus et le journal (personnel, pas «de bord») de son capitaine ou en découvrant ici un morceau de la barre de navigation (la roue), là un sextant, compas de navigation, chronomètre, effets personnels des membres de l’équipage, ou ce plus inattendu «chat à neuf queues», fouet destiné à châtier les marins indisciplinés.

Dans le puzzle de l’expédition Franklin

Périr dans les glaces, la nouvelle exposition temporaire du Musée canadien de l’histoire, tente de résoudre quelques-uns des mystères entourant le dernier voyage de l’explorateur John Franklin, dont les navires – le HMS Erebus et le HMS Terror – disparurent en pleine expédition, peu après 1845, et qui aujourd’hui gisent toujours sous les glaces de l’océan Arctique.

Que ce soit par amour pour la mer, les bateaux ou les missions de sauvetage, par intérêt pour la culture de la nation inuite, sans laquelle les deux vaisseaux n’auraient sans doute jamais pu être retrouvés, ou encore par fascination pour la plongée archéologique, la cartographie ou la science médico-légale, il y a de fortes chances que l’on s’attarde longuement, complètement absorbé, dans l’une ou l’autre des huit zones de cette exposition particulièrement enrichissante.

Certes, la nature polaire de l’expédition Franklin a profondément marqué « notre identité canadienne en tant que pays nordique », comme l’a rappelé le directeur général du MCH, Jean-Marc Blais, jeudi, avant d’ouvrir les portes aux médias. Mais l’initiative la plus renthousisamante de Périr dans les glaces est d’avoir replacé les Inuits au cœur de son récit muséologique.

Car c’est bien la tradition orale des chasseurs inuits, et non les récompenses de 20 000 £ promises (en 1850) à quiconque permettrait de rescaper les membres de l’équipage, qui aura finalement permis de localiser précisément les deux épaves... en 2014 puis en 2016, après une trentaine de missions de recherches infructueuses.

Leur découverte aura permis de remettre en question plusieurs des hypothèses qui recomposaient jusqu’alors le fil des événements, en ce qui concerne le périple des 129 membres de l’équipage. Ceux-ci quittèrent les navires après qu’ils furent prisonniers des glaces, et périrent dans l’immensité du désert arctique.

Les indices recueillis à partir des témoignages inuits indiquent par exemple qu’une partie de l’équipage est retourné à bord. La question du « pourquoi » est toutefois loin d’être résolue et les prochaines explorations de l’épave du Erebus, prévues l’été prochain, permettront peut-être de résoudre cette partie encore nébuleuse de l’énigme, indique Marc-André Bernier, le responsable des équipes d’archéologie subaquatique pour Parcs Canada.

Pour toutes sortes de raisons scientifiques et de sécurité, ses plongeurs se sont pour l’instant bornés à filmer et « cartographier » cette épave « très vulnérable » (à cause des vagues causées par les tempêtes), et à récupérer ce qui se trouvait à la surface du pont. Cet été, ils comptent s’aventurer dans le ventre de la bête... qui git en eaux peu profondes, mais sous plusieurs mètres de glace, rappelle M. Bernier en passant la réplique de l’épave, au-dessus de laquelle plane un carré de vitre représentant la couche de glace. Les plongeurs, explique-t-il, espèrent pouvoir en retirer des coffres, et même en rescaper de la nourriture et des documents de papier dans un état acceptable de conservation, grâce à la température de l’eau et le peu d’oxygène. Ses trouvailles pourraient bien devenir des pièces fondamentales du puzzle qu’on appelle « le mystère de l’expédition Franklin ».

Le récit muséal est constitué de quelque 200 artefacts (dont un certain nombre proviennent du National Maritime Museum, en Angleterre) pour la plupart jamais présentés au public, et pour cause : ils n’ont pu être récupérés que tout récemment – par les équipes d’archéologues subaquatiques de Parcs Canada, dont la dernière partie de l’exposition rend compte du travail minutieux.

Cannibales

Au centre de l’exposition a été aménagé un grand espace en forme de navire, avec faux mâts et un marquage au sol redessinant – à l’échelle « 1 », grandeur nature – la configuration des quartiers d’équipage. L’ensemble donne une excellente idée des espaces exigus dans lequel évoluaient les marins. L’étroitesse des couchettes laisse pantois. Fae à la proue, un écran géant montre un paysage mouvant d’étendue glacée. L’effet est saisissant.

Pas loin, un court film datant de 1915, frappant l’imaginaire en montrant un bateau (L’Endurance) se faire lentement broyer par les glaces de l’Antarctique.

Une petite section présente des photographies de trois cadavres momifiés retrouvés dans leur sépulture abandonnée sur l’île Beechey. Y sont aussi présentés plusieurs éléments de l’enquête médico-légale concluant, à force d’« indices probants », aux actes de cannibalisme auxquels ont dû se résoudre les survivants. On y voit aussi des crânes à partir desquels on a tenté de reconstruire des visages, en espérant ainsi pouvoir retracer l’identité des ossements. Une mise en garde prévient les visiteurs sensibles, qui préféreront sans doute contourner cette salle, pour se diriger plutôt vers la section où repose l’authentique « note » retrouvée à Pointe Victory. Ce document abandonné volontairement par le corps expéditionnaire a permis d’établir à 1847 la mort de Franklin. Sa valeur historique en fait un des clous de l’exposition.

Ainsi, « tout le monde peut trouver un angle qui l’intéressera », au détour des différentes zones de l’exposition, estime M. Bernier. À qui on donnera entièrement raison.

On termine la visite en passant devant une série de disques, livres et jeux qui témoignent de façon éloquente de l’impact qu’a eu – et qu’a encore encore aujourd’hui– l’expédition Franklin sur la culture et l’imaginaire collectif canadiens, de Mordecaï Richler à Assassin’s Creed : Rogue en passant par Du bon usage des étoiles, roman de Dominique Fortier... que le cinéaste Jean-Marc Vallée (C.R.A.Z.Y., Big Little Lies) souhaite porter au grand écran depuis 2009.

L’exposition se prolonge jusqu’au 30 septembre.