Tous les articles de l’artiste Michèle Provost sont à « liquider », à la Galerie d’art d’Ottawa.

Artiste à liquider

Fauteuils, vêtements, chaussures, figurines : tout doit partir. À la Galerie d’art d’Ottawa (GAO), tous les articles de Michèle Provost sont en Liquidation totale.

Jusqu’au 10 mars 2019, avec des rabais allant jusqu’à 90 % sur sa collection maison, on peut «s’approprier» ces œuvres d’art. Façon pour l’artiste de se moquer du sentiment d’obligation de «vendre» que ressentent nombre de ses collègues.

Dans sa nouvelle exposition, celle qui utilise les médiums de l’artisanat propose un essai visuel sarcastique sur la place de l’art et des artistes dans une société de consommation.

Michèle Provost a mis un an à broder ce fauteuil.

Au risque de décevoir les adeptes de décoration intérieure : rien de Liquidation totale n’est à vendre. Idem pour les autres œuvres de la Gatinoise, qui se veut complice avec le visiteur lors de leur visite de cette (fausse) vente-liquidation éclatée.

Censés être des porteurs de sens, la pression de vendre place les artistes « dans un comportement ou un rôle social qui ne leur est pas nécessairement naturel, explique-t-elle. Même quand les artistes font, par exemple, leurs déclarations d’impôts, c’est là que tu t’en aperçois. Qu’il n’y a rien de ce que tu fais, comme revenu ou comme dépense, qui “fit” à la ligne 421. Ça ne marche pas ! »

Sa petite, mais riche pseudo vente-débarras a pris deux ans à s’assembler. Le contenu a entièrement été fait à la main. Comment dans un magasin, les articles abondent. L’artisane a imprimé des t-shirts, redessiné le contenu de près d’une centaine de cadres, reproduit en série autant de figurines de voitures Bugatti à l’ancienne, tricoté un tapis et un couvre-lit, recousu des souliers Converse… Le clou : le fauteuil entièrement recouvert de fil coloré, qui a pris un an à broder.

Michèle Provost a même recousu des paires de souliers Converse.

« J’ai tout acheté chez IKEA, puis j’ai tout retourné à son état primaire, qui n’est pas vendable, que tu ne peux pas les reproduire », contrairement à ce que fait son voisin d’exposition. Plus bas dans l’édifice, la GAO accueille une rétrospective sur le designer industriel Karim Rashid. « On a un point commun, le point de départ de la création », dit la fausse vendeuse. Après coup, leurs œuvres divergent.

«Je ne fais pas des choses pour plaire aux gens, mais pour les inclure.»

Idée liquidée

Une facture de l’exposition se cache dans la double signification que porte chaque objet. Le dessin d’un hibou tapisse différents textiles ; le mobilier est souvent couvert de triangles striés de couleurs graduées ; un t-shirt porte même l’étiquette de la marque fictive « No name, no face ». Tous des indices qui permettent de remonter à un « artiste canadien emblématique du XXe siècle » dont elle s’est inspirée… mais sans pouvoir le nommer.

Au départ, chaque objet était une reprise d’un tableau bien connu. Mais en cours de route, il lui a été défendu d’utiliser et le nom, et le visage de l’artiste qui l’avait peint. Celle qui avait déjà conçu presque toute l’exposition a dû tout refaire pour se censurer ; ses étiquettes, ses affiches, ses cadres…

« L’art d’appropriation est protégé par une disposition de la Loi sur le droit d’auteur. En principe, on a le droit de faire ça ! » s’exaspère-t-elle.

L’exposition ne peut pas ouvertement nommer l’artiste, mais les médias, si : l’homme au cœur de la controverse est Jean-Paul Riopelle. Quant à sa toile, il s’agit du triptyque Pavane.

Au final, Liquidation totale est devenue l’incarnation de son sujet : un moule imposé. Un moule dont l’artiste se moque avec légèreté et complicité, dans une exposition lumineuse.