Francis Leclerc

À pieds joints dans l’enfance de Félix

Gros soupir : « Ottawa, ça me tente pas ! », confesse, rongé d’angoisse, le jeune Félix autour d’un feu de camp. C’est le dernier été passé en famille avant le départ pour la grande ville. Nous sommes en 1927, dans un petit village québécois sur la rive de la Saint-Maurice.

Le bon élève a 13 ans et ses parents l’envoient étudier dans la capitale pour apprendre l’anglais, « la langue des boss », précise le film Pieds nus dans l’aube. La mort dans l’âme, hanté par un départ imminent, Félix goûte ses derniers jours en famille différemment. Ce regard émerveillé de l’enfant sur le cocon familial saute une génération, transposé avec tendresse dans ce film dont la sortie est prévue le 27 octobre. Inspiré du roman éponyme de Félix Leclerc, il dévoile la vision cinématographique du fils, Francis Leclerc, sur ce pan intime et romancé de l’histoire familiale. 

« Quand j’ai relu le roman, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une transposition de ce que mon père avait vécu, mais en mieux, raconte le réalisateur Francis Leclerc. Il était important que le film soit aussi magnifique que dans la tête de l’enfant. J’ai tenu à respecter cet émerveillement qui transperce aussi à la lecture du livre. »

La nostalgie d’un passé convivial où l’ascension sociale est possible et l’entraide, une valeur commune, se matérialise par une photographie savamment travaillée. Le directeur de la photographie, Steve Asselin, collabore avec Francis Leclerc depuis ses débuts.

« Pour ce film-là, je voulais que l’image soit belle, mais sans donner de look particulier. Nous n’avons pas trop touché aux couleurs, à l’inverse des films d’époque qui jouent beaucoup sur la saturation, explique le cinéaste. Le côté laiteux vient de vieilles lentilles allemandes des années 70 qu’on a fait venir d’Europe. Ces lentilles produisent un look d’époque, car les coins sont arrondis et l’image n’est pas parfaite. Sur les plans larges, cela créée du flou en haut et en bas de l’image. Rien n’a été ajouté en post-production, l’effet est produit directement par ces vieux appareils. »  

Nostalgie d’un temps où l’on prenait son temps…

Le scénario ne porterait ni sur l’artiste connu, ni sur son illustre carrière, mais uniquement sur ce que le roman laissait filtrer de l’enfance de Félix Leclerc. Une enfance épanouie dans « une famille aimante réunie sous un même toit », résume le réalisateur.

Il filme ainsi une époque qu’il apprécie particulièrement et que l’on retrouvait dans son tout premier long-métrage, Une jeune fille à la fenêtre : l’entre-deux-guerres.

« Je trouve qu’il y a une beauté dans les années 20, précise-t-il. Depuis que je présente le film, je vois que les gens aiment le temps qui passe, ils aiment cette attitude de prendre le temps de regarder dehors, d’écouter de la musique, de manger ensemble et de discuter ; ce sont des choses qui se perdent, mais que certaines familles ont gardées. »

La nostalgie se double aussi, dans le scénario co-écrit avec Fred Pellerin, d’une ouverture sur le monde (en accueillant l’enfant d’une famille pauvre, en acceptant l’invitation d’un bal anglais) et sur la vie. Ce dernier été passé en famille représente une période initiatique pour le jeune garçon. En quelques mois, il découvrira l’amour, les amitiés fortes et approchera la mort de près. La scène d’abattage d’un cheval blessé ne manquera pas de laisser le spectateur pantois, mais on ne dira pas pourquoi.

« J’ai tué un bœuf avec mon père quand j’avais 13 ans, évoque Françis Leclerc. J’ai ainsi ramené cette expérience marquante avec mon père, qui tenait la sienne de son propre père. En un seul plan, l’effet est à la fois simple et spectaculaire. »

Les transpositions personnelles demeurent très discrètes, le réalisateur insistant sur la volonté d’avoir voulu adapter fidèlement le roman. 

Robert Lepage, méconnaissable, fait une apparition en oncle du Québec, un autre clin d’œil personnel à l’histoire familiale.

« Robert Lepage, c’est quelqu’un d’important pour moi, partage le cinéaste. Il m’a permis de travailler avec lui quand j’avais 25 ans [pour le scénario et l’adaptation d’une pièce]. Quand on a écrit le rôle de l’oncle de Québec, j’ai pensé à lui. Je voulais lui rendre hommage, c’est l’artiste de Québec qui vient faire son show dans la famille Leclerc. »

Félix Leclerc est décédé quand son fils avait 16 ans. Francis conserve cette certitude, que son film illustre brillamment : « Il a vécu une enfance très heureuse et nous l’a dit beaucoup. »