Défense de Prosper Brouillon, par Éric Chevillard et Jean-François Martin **** 1/2, Notabilia, 104 pages

À dévorer toutes affaires cessantes

CRITIQUE / Éric Chevillard a été chroniqueur littéraire au journal Le Monde. Il adresse son nouveau livre « aux désespérés, aux nostalgiques convaincus […] que les plus belles pages de la littérature ont été tournées depuis longtemps et jaunissent derrière nous et qu’il ne reste plus rien à écrire ».

Amer constat en quatrième de couverture, que le titre peu amène (Défense de Prosper Brouillon) n’arrange pas, ni l’illustration graphique rédhibitoire qui nous pousserait illico à aller feuilleter ailleurs. Erreur ! Nous passerions alors à côté du meilleur livre parmi les nouveautés, désopilant et irrévérencieux à souhait. Un bijou d’ironie cinglante, un exercice de salubrité littéraire, bref, un exorcisme spirituel salutaire. Une centaine de pages coiffent au poteau la plupart des pavés romanesques à succès dont on nous abreuve. Voilà de quoi nous redonner foi en la lecture ! À dévorer toutes affaires cessantes.

Que l’âge d’or de la littérature soit révolu n’empêche pas celle-ci, en effet, de livrer encore quelques râles d’agonie que l’auteur/chroniqueur dissèque avec un plaisir non dissimulé. Fidèle au titre, il prend la défense de Prosper Brouillon, présenté comme un écrivain très populaire malmené par une certaine critique élitiste. Au lecteur de découvrir qui est vraiment ce mystérieux monsieur Brouillon…

Se glissant avec ironie dans la posture de l’avocat, Éric Chevillard expose autour de sa star des librairies le versant le plus insipide de la littérature contemporaine, et le moyen de s’en amuser sans retenue.

C’est l’esprit critique à l’œuvre, noble de sa finesse, de son habileté à manier les idées avec panache et style, c’est l’expertise éclairée en lutte contre ce qu’elle considère comme les bas-fonds de la littérature. Tout y passe : les monumentales banalités dont sont truffés les best-sellers, qui flattent notre désir de ne rien voir, caressant  notre aveuglement volontaire. Étrillée, la prose consternante de ce monde-ci, ses phrases insipides qui ne sont qu’une allégorie involontaire d’une pensée étriquée ! Cette tête à claques et à succès de Prosper Brouillon plaît et agace à la fois. Aussi invente-t-il une posture littéraire d’opposition, laquelle flatte son lectorat, qui lui-même ne demande qu’à être confirmé en tant qu’opposition minoritaire généralisée. Parangon de son époque, Prosper Brouillon n’est-il finalement pas d’une grande utilité historique ? Sans lui, saurait-on  ce que devient la littérature quand elle est finie ?

Plutôt que de s’apitoyer sur ce péril romanesque, Éric Chevillard s’empare des plus beaux crus de la littérature bouchonnée pour en faire un ouvrage millésimé. Savoureux.