Vendre la Grande Bibliothèque

Quand j'entends des gens dire que la Ville devrait se concentrer à réparer les nids-de-poule plutôt que de bâtir une bibliothèque centrale à Gatineau, j'ai envie de pleurer.
C'est dire comment on part de loin pour vendre ce projet à la population. Pourtant, ça fait déjà sept ans qu'on en parle et qu'on accumule des rapports!
Je suis de ceux qui croient que Gatineau a besoin d'une bibliothèque centrale pour forger son identité et relancer son centre-ville. Je n'ai rien contre les bibliothèques de «proximité», mais ce n'est pas avec des entrepôts de livre que Gatineau deviendra autre chose que la banlieue francophone d'Ottawa.
Une partie du problème provient du fait qu'une frange de la population a la fausse impression qu'une bibliothèque centrale se résume à un bâtiment où il ne faut pas parler trop fort, avec des rangées de livres à perte de vue. Or une bibliothèque moderne, c'est beaucoup plus que ça.
D'ailleurs, le conseiller Gilles Carpentier a mis le doigt dessus, en disant que Gatineau faisait face à un enjeu de branding dans le dossier de la bibliothèque centrale. «Les gens repoussent quelque chose sans savoir ce qu'ils repoussent exactement», a-t-il résumé.
C'est vrai, les Gatinois ne savent pas trop ce qu'on entend par bibliothèque centrale. L'ennui, c'est qu'on dirait que les élus non plus. Du moins, à en juger par les discussions de mardi dernier. On a eu droit à tous les clichés d'usage. Une bibliothèque centrale est un lieu identitaire, un lieu de fierté, un lieu culturel... voire un centre culturel. C'est aussi un «troisième lieu», selon un concept répandu aux États-Unis.
C'est du serbo-croate pour le citoyen. Il faudra plus que ces expressions ronflantes pour convaincre la population de la nécessité d'investir 40 ou 60 millions de fonds publics dans l'aventure d'une Grande Bibliothèque.
Prenons les choses sous un autre angle.
Le Groupe Heafey était prêt à s'entendre avec la Ville de Gatineau pour inclure la future bibliothèque centrale dans son complexe de 300 millions au centre-ville. Et là, on entend que le groupe Windmill, qui vient d'acheter les terrains de Domtar près des chutes Chaudières, souhaiterait lui aussi accueillir la bibliothèque.
Je ne dis pas qu'il faut conclure une entente avec le privé. Mais je dis que l'intérêt du privé nous révèle quelque chose sur le rayonnement d'une bibliothèque centrale.
Une bibliothèque attire du monde. Du monde qui, potentiellement, va consommer dans les boutiques, les cafés, les commerces qui vont se développer aux alentours. Même sans s'associer au privé, une bibliothèque publique a le potentiel de créer du dynamisme dans un centre-ville. De faire rayonner le savoir, notamment par le biais d'activités d'animation dans les écoles. À Québec, on dit que la bibliothèque Gabrielle-Roy a joué un rôle de ce type-là dans la revitalisation du quartier Saint-Roch.
Même si le pitch de vente laisse beaucoup à désirer, je pense que les élus qui veulent miser sur une Grande Bibliothèque pour forger l'identité gatinoise et revitaliser le centre-ville ont raison.
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Mais bon, les citoyens qui craignent que Gatineau se retrouve avec un nouvel éléphant blanc ont le temps de voir venir les choses. Dans l'état actuel des finances publiques au Québec, ce n'est pas demain la veille qu'on verra une bibliothèque centrale au centre-ville de Gatineau. Les programmes de subvention sont à sec et le resteront au moins jusqu'en 2016, dit-on. Gatineau manque aussi d'argent pour moderniser ses bibliothèques de proximité (Lucy-Faris à Aylmer et Guy-Sanche à Gatineau), et pour en construire une nouvelle dans le Plateau.
Bref, le conseil municipal a du temps devant lui pour peaufiner ses arguments et alimenter le débat public. Dans l'intervalle, les choses se préciseront sans doute en ce qui a trait à l'avenir du livre. Même si on dit que les gens demeurent attachés à leur bon vieux livre en papier, le livre électronique envahit le marché. En ce domaine, les choses évoluent à toute vitesse comme on le voit dans le domaine des journaux.
Qui sait, la bibliothèque centrale de l'avenir est peut-être un gigantesque serveur pour stocker des livres électroniques...