Après une fête arrosée, Isabel Girouard a demandé à ses invités de ne pas prendre le volant. Mais ce faisant, ils s'exposaient à des contraventions pour... avoir stationné leur voiture dans la rue pendant la nuit.

Une ville avec des gens dedans

Quand Isabel Girouard a téléphoné au Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG), elle ne s'attendait pas à se buter à un tel mur d'intransigeance.
C'était la fête d'Isabel samedi soir. Une dizaine d'amis sont venus souper chez elle. Son chum avait préparé des sushis, l'atmosphère était agréable et ça s'est mis à jouer de la guitare à un moment donné. Les gens ont pris un verre, deux verres... Quand minuit a sonné, la plupart des convives étaient trop ivres pour conduire.
La soirée prenait un tour imprévu. Qu'à cela ne tienne, on a tenu un conciliabule. Certains ont décidé de prendre le taxi. D'autres de coucher sur place. Isabel n'aurait pas toléré que ses amis prennent le volant en état d'ébriété. Seul point à régler: les voitures des invités sont garées dans la rue où l'interdiction de stationner de nuit l'hiver est en vigueur. Et la cour est trop petite pour accueillir tous les véhicules...
Comme la météo ne prévoit pas de chute de neige avant l'après-midi du lendemain, Isabel n'entrevoit pas de problème. Pour éviter toute mauvaise surprise, elle décide de téléphoner à la police de Gatineau. «J'ai communiqué avec eux pour les avertir que mes invités allaient stationner dans la rue devant ma maison puisqu'ils avaient trop consommé pour conduire.»
Isabel Girouard s'attendait à ce que la dame à l'autre bout du fil fasse preuve de compréhension au vu de la situation. Surtout qu'il y a quelques années, dans une situation similaire, elle avait eu droit à une certaine tolérance de la part de la police de Gatineau. Pas cette fois. «La dame du poste de police m'a avisé que mes invités s'exposaient à une contravention s'ils laissaient leurs autos dans la rue», raconte-t-elle, éberluée.
«Je suis très au courant qu'il est interdit de stationner dans la rue l'hiver. Mais je pensais que le choix serait clair entre laisser conduire des gens ayant bu et les laisser se stationner dans la rue. La dame de la police a répliqué que s'ils connaissent l'interdiction de stationner de nuit, ils auraient dû prévoir le coup. Et elle m'a prévenu qu'ils s'exposaient à des peines plus sévères encore s'ils prenaient le volant sous l'effet de l'alcool.»
Isabel Girouard a trouvé épouvantable la réaction du SPVG. «On est tous des adultes, dans la trentaine, et on essaie d'avoir une attitude responsable. On n'arrête pas de nous rabâcher les oreilles qu'il faut être responsable des personnes qui viennent chez nous et qui prennent un verre de trop. L'attitude de la dame me semble en contradiction avec le message qu'on nous envoie. Je sais qu'il y a un règlement. Mais on fait quoi quand il survient une situation qu'on n'a pas planifiée? C'est le gros bon sens qui devrait primer, non?»
Mais depuis deux ans, le SPVG n'accorde plus de permission spéciale. «On a eu trop de cas d'abus», explique l'agent Pierre Lanthier, porte-parole du SPVG.
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J'écoutais le récit d'Isabel et j'avais l'impression d'avoir entendu mille fois son histoire.
Combien de papiers ai-je écrits, ces dernières années, à propos de citoyens qui ont l'impression de se buter à une bureaucratie insensible et froide à Gatineau? À une administration à cheval sur le règlement, incapable de gérer l'exception?
Je ne blâme pas la téléphoniste du SPVG qui ne fait que suivre les consignes.
Mais j'en ai contre l'intransigeance de la Ville lorsque vient le temps d'appliquer l'interdiction de stationner dans la rue, durant les nuits d'hiver.
Le règlement vise en principe à faciliter les opérations de déneigement. Mais il est appliqué en tout temps, chute de neige ou pas.
Les gens ont l'impression que la Ville cherche à leur soutirer une taxe déguisée de 42$, et je ne les blâme pas.
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Maintenant, vous, qu'auriez-vous fait à la place d'Isabel?
Moi, j'aurais gardé mes invités à coucher. Et je leur aurais dit de laisser leurs voitures dans la rue. Quitte à contester les constats d'infraction le cas échéant.
Mais Isabel et ses amis n'ont voulu courir aucun risque. Samedi soir, trois couples sont restés coucher à la maison. Ils ont stationné six voitures dans la petite cour de la résidence. Les véhicules étaient si tassés que les conducteurs ont dû s'extirper par le toit ouvrant et par le coffre arrière.
Isabel Girouard n'a toujours pas digéré la réponse de la police.
«En se faisant dire des choses de même, il y a plein de gens que j'ai côtoyés dans ma jeunesse qui auraient décidé de prendre leur char pour retourner chez eux, alors que ce n'est clairement pas une bonne idée de prendre leur auto. Je comprends qu'il y a des règlements à Gatineau. Mais on est une ville avec des gens dedans. On ne peut pas tout rentrer dans les règlements. Il y a des situations particulières où c'est le gros bon sens qui devrait dicter nos actions.»