Une vie qui bascule

À sa place, je deviendrais fou, c'est sûr. Je vous parle d'un gars dont la vie a basculé après une chute en vélo toute bête, en 2010. Une chute survenue à deux coins de rue de chez lui.
Rony Gaudet était un gars sportif, qui venait tout juste de racheter l'entreprise familiale dans le domaine de la construction.
Le genre de gars - il le dit lui-même - qui déplaçait beaucoup d'air, avec un grand coeur, et qui se mettait parfois dans le trouble à cause de ça.
Il roulait en revenant du travail. Pas très vite, selon ce qu'il dit. Sa roue avant s'est coincée dans une fissure de la chaussée.
Une fissure remplie de goudron mou et instable en raison de la chaleur intense qui régnait en ce 2 août 2010.
Pris au piège, Rony Gaudet a chuté violemment, tête première contre le sol. Fracture du crâne, hémorragie cérébrale, il a failli y passer.
Avant que vous me posiez la question: non, il ne portait pas de casque. Sans doute que s'il l'avait fait, il n'aurait pas eu des séquelles aussi graves.
Mais en même temps, il n'était pas en train de faire du vélo de montagne sur des pistes escarpées au beau milieu du parc de la Gatineau.
Il roulait pépère sur une rue tranquille, à deux coins de rue de chez lui. D'après moi - et je vais me faire lancer des tomates en avançant cela -, t'as pas besoin de porter un casque dans ces conditions.
Bref, son médecin a été très clair. Une vie normale, tu peux oublier ça. Avec le traumatisme crânien que tu as subi, tu ne retravailleras sans doute jamais.
Mais Rony Gaudet n'était pas prêt à admettre une telle chose. Abandonner son entreprise et ses activités sportives? Pas question.
Sauf que la réalité l'a rattrapé assez vite. Épuisement constant, fatigue omniprésente, troubles de concentration, de mémoire... Il n'était plus capable de mettre en ordre ses factures.
Il a graduellement tout perdu: son entreprise de construction, qu'il a vendue à son frère, sa vie sociale, sa qualité de vie...
Aujourd'hui, il est confiné le plus clair du temps à son lit, privé de toute énergie. Lui, si fier, si indépendant, vit de l'aide sociale. «En prison, quand tu veux rendre quelqu'un fou, tu le mets en isolement. J'en suis là», confie-t-il.
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Bref, c'est ce gars-là, diminué, affaibli, qui est engagé dans une lutte judiciaire à finir contre la Ville de Gatineau. David contre Goliath.
À la suite de l'accident, Rony Gaudet a intenté une poursuite d'un million contre la municipalité qu'il considère comme responsable de ses malheurs.
Il prétend que la fissure avait été mal réparée. Mais la Ville refuse de lui verser un sou, sous prétexte qu'il a été l'artisan de son propre malheur.
C'est devenu une bataille d'experts qui traîne en longueur. En partie en raison de l'état de santé de M. Gaudet. En partie parce qu'il réclame un million. Une fortune que la Ville ne voudra jamais lui verser.
On ne parle pas d'un procès avant deux ans, deux ans et demi. S'il y a un procès, parce que M. Gaudet, lui, est sur le point de capituler.
Plus d'argent, plus d'énergie.
En plus, il ne portait pas de casque! J'ai beau trouver personnellement que c'est un argument caduc, le juge va y être sensible.
De toute manière, je ne veux pas me substituer au juge.
Je ne sais pas comment l'histoire va se terminer.
C'est juste que j'étais dans le logement de Rony Gaudet, il était assis sur une chaise berçante, à côté du lit qu'il a installé dans le salon.
Le lit où il dit dormir 22 heures sur 24 ces jours-ci, tellement son état s'est détérioré.
Je me suis dit: ce gars-là n'a pas fait exprès pour coincer sa roue dans une fissure de la rue. Pas fait exprès pour vivre comme un ours en hibernation.
Je me suis dit: je pourrais être à sa place.
Et je deviendrais fou.