Les comédiens Marie-Thérèse Fortin, Anne-Marie Cadieux et Jean Alibet se partagent la scène dans L'homme atlantique.

Une nouvelle voix pour Duras au CNA

Est-elle plutôt romancière, auteure dramatique ou réalisatrice ? Certainement tout à la fois. Insatisfaite des adaptations de ses romans au cinéma, elle deviendra cinéaste en se disant que « ça ne pourra être que mieux ».
Du texte à l'image, de l'image à la pièce et à nouveau au texte, Marguerite Duras aura emprunté maintes combinaisons pour distiller son oeuvre. Un cheminement entre scène, page et écran que l'approche de Christian Lapointe explore fidèlement, au croisement des disciplines artistiques. Lui-même s'est fait connaître pour l'écriture plurielle de ses spectacles qui se conjuguent autant à l'art de la performance qu'à l'installation audio et vidéo.
Ainsi s'aventure L'homme atlantique, autour de l'hybridation des formes et des récits, puisqu'il s'agit de deux textes bien distincts que rassemble la pièce, deux récits écrits à la suite d'un séjour de l'auteure à Montréal en 1981 et publiés un an plus tard aux Éditions de Minuit.
L'homme atlantique évoque le personnage d'une réalisatrice (Marie-Thérèse Fortin) qui prépare un film aux côtés d'une actrice (Anne-Marie Cadieux) et d'un acteur (Jean Alibert).
On découvre ainsi les tribulations d'un homme incapable d'aimer. Il loue les services d'une femme pour « essayer ça, l'amour » avant de disparaître ; pendant plusieurs jours, les deux ne quitteront pas leur chambre, en bord de mer.
Dans la seconde partie de la pièce, les spectateurs assistent à un film - monté à partir d'images tournées lors de la première partie de la représentation - et pour lequel les acteurs enregistrent sur le plateau des dialogues tirés du texte.
L'envers du décor alors retourné, la représentation fait apparaître la chambre noire de l'écriture, qui est aussi celle de la caméra.
Dans la mise en scène de Christian Lapointe, présentée en première au Festival TransAmériques l'an dernier, le théâtre se fait simultanément représentation et fabrication de cette représentation.
« C'est ce qui m'intéressait dans L'homme atlantique, explique Christian Lapointe. Duras nous met au défi de monter le texte, et donne en même temps les outils de cette mise en scène ».
D'aucuns résumeront la démarche artistique comme une mise en abyme du théâtre même.
« C'est très à la mode dans les écritures contemporaines, note-t-il. En cela, Marguerite Duras était en avance sur son temps. Mais chez elle, il y a une tenue littéraire, une beauté de la parole que l'on ne retrouve pas chez les autres .»
Le metteur en scène préfère évoquer « cet art des mécaniques où la partition du texte met en scène des acteurs qui sur le plateau brainstorment l'histoire ». Et souvent, dans le discours de Christian Lapointe, reviendra le terme de « mécanisme », comme si la mise en scène relevait d'une machinerie complexe attachée à mettre en évidence ses propres rouages autant qu'à en utiliser les puissances.
« Toute la question se résume à restituer sur scène l'espace mental du lecteur, croit-il. Il s'agit donc de trouver les mécanismes scéniques qui démontreront que l'art a lieu dans la psyché et le corps émotif du public.»
En s'attaquant à un monument de la littérature du 20e siècle, réputé inadaptable, Christian Lapointe assure en avoir tiré une certaine humilité : « Ce spectacle marque indubitablement un tournant dans ma carrière : j'ai désormais l'impression d'être au service des oeuvres pour ce qu'elles sont. »