Un savant casse-tête

Après avoir signé deux essais sous le pseudonyme de son personnage Victor Prose (Les taupes frénétiques et La fabrique de l'extrême), Jean-Jacques Pelletier renoue avec le roman... et quelques-uns des «survivants» de ses Gestionnaires de l'apocalypse. Dont Victor Prose. Et l'ex-inspecteur Gonzague Théberge.
Le premier persiste et signe sur la Toile des textes d'opinion ayant l'heur d'irriter certains dirigeants au bras long. Au point que l'un des proches de Prose, militant au sein de l'organisme Gaz de Shit, meurt empoisonné. Et si c'était Prose qui avait été visé?
Le second, à la retraite, ne comprend pas pourquoi son épouse est dans le coma, soufflée par une bombe ayant tué les deux autres femmes qui l'accompagnaient. Et si on tentait de s'en prendre à lui, par la bande?
Pendant ce temps, aux quatre coins du globe, des cadavres, un sachet de thé entre les mains et le visage prélevé avec précision, sont disséminés dans des sacs mortuaires. Les Tea-Baggers, qui se disent anti-musulmans, sévissent, provoquant des levées de bouclier, des tensions entre monde arabe et occidental.
Chez l'auteur de politique-fiction, rien ne se perd et tout se tient dans l'actualité (il mentionne même le film anti-musulman qui a récemment entraîné la mort de l'ambassadeur américain en Libye) qu'il met de l'avant pour étayer ses romans. Des élections se préparent aux États-Unis. Un magnat des communications cherche à contrôler l'information. Un homme collectionne d'étonnantes oeuvres d'art. Les casseroles résonnent dans les rues de Montréal. La Commission Charbonneau fait couler beaucoup d'encre. Et une poignée d'hommes et de femmes (incluant la mystérieuse Natalya, la nouvelle amie de Prose), tapis dans l'ombre, tirent sur des ficelles que peu de gens entrevoient... Et que Jean-Jacques Pelletier a indéniablement le don de révéler.
Avec le sens du rythme qu'on lui (re)connaît, il propose un nouveau titre qui s'inscrit dans la foulée des Gestionnaires. On retrouve son sens inné de l'observation des divers enjeux de nos sociétés; ses réflexions pertinentes et souvent percutantes sur lesdits enjeux; sa capacité à ficeler des intrigues à la fois denses et intelligentes, mâtinées d'ironie parfois cinglante, de nombreuses références culturelles et d'une touche de bon goût (Théberge n'a pas perdu sa passion pour les bons vins).
Jean-Jacques Pelletier est devenu maître dans l'art d'imbriquer chaque pièce de son casse-tête sans jamais faire perdre la vue d'ensemble au lecteur. Il lui permet ainsi de ne plus percevoir les manchettes de la même manière.
Les Visages de l'humanité,
Jean-Jacques Pelletier,
Alire, 564 pages
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