Tout nu au bureau

On voit rarement des femmes coiffées du hijab à Gatineau. Et là, tout d'un coup, en voilà quatre qui débarquent d'une même voiture stationnée juste derrière la mienne.
Je leur ai demandé où elles allaient, même si je le savais déjà. Elles se rendaient à la Maison du citoyen, deux coins de rue plus loin, pour manifester contre la Charte de la laïcité. Bien sûr, elles voulaient profiter du passage de Pauline Marois à Gatineau pour exprimer leurs inquiétudes.
Devant l'édifice, il y avait déjà d'autres femmes voilées qui manifestaient et scandaient des slogans. Et il y avait aussi l'activiste Bill Clennett, son éternelle tuque vissée sur la tête et un haut-parleur à la main. Évidemment, les femmes n'ont pas pu entrer pour parler à la première ministre du Québec. Un cordon de policiers interdisait l'accès des lieux aux manifestantes.
Je suis resté un moment à discuter avec elles.
De mémoire, je crois bien que c'est la première fois que je parlais avec autant de femmes en hijab.
Il y avait Emna Adam, au Québec depuis 20 ans. Qui porte le hijab par choix. Qui trouve que le gouvernement du Québec a créé un problème qui n'existait pas en proposant cette Charte de la discorde. «Je remercie Dieu, je travaille pour le gouvernement fédéral, alors cette charte ne s'appliquera pas à moi», a-t-elle lancé.
Comme bien d'autres, elle pense que Québec devrait s'attaquer aux problèmes autrement plus pressants que le port de signes religieux sur les lieux de travail. À l'intégration des immigrants, par exemple, qui malgré leurs diplômes peinent à se trouver un emploi dans leur domaine.
«Et puis, quand on parle d'égalité homme femme, ça me fait bien rire. Avec cette charte, un homme musulman aura un avantage marqué sur sa femme lorsque viendra le temps d'obtenir un emploi dans la fonction publique québécoise...»
J'ai demandé à Emna pourquoi elle tenait tant à porter son hijab. Et si ce serait vraiment si terrible de le retirer au travail. Elle m'a parlé du Coran, de l'article qui stipule que la femme doit porter le hijab. Elle a ajouté qu'elle le portait par choix, que ses deux soeurs avaient fait un choix différent.
Mais si tu l'enlèves, ça fait quoi?
«Je me sentirais toute nue», dit-elle.
J'ai eu un flash, je me suis imaginé tout nu dans la salle de rédaction.
***
Plus tard, j'ai dit à Emna: «Pour être franc, je n'ai jamais osé aborder une femme voilée. Je ne sais pas pourquoi. Ce voile que tu portes, je le vois comme une barrière entre toi et moi.»
Et là, mon vieux, elle m'a lancé un de ses regards.
«Tu veux que je te dise pourquoi ça te gêne? Je vais te le dire, moi. C'est parce que tu as des préjugés. Vous pensez que nous sommes des femmes opprimées, pas capable de conduire un véhicule, pas capable de ci, pas capable de ça...»
J'ai ri, mais c'était de surprise.
Moi qui me croyais ouvert d'esprit, ouvert à la différence, j'ai dû admettre qu'elle avait raison. J'ai plein de préjugés.
«D'accord, d'accord, j'ai dit. Je dois admettre que tu ne m'as pas exactement l'air d'une femme opprimée.
- Non, a-t-elle repris du même ton enflammé. Il y a souvent des gens qui m'abordent. Ils me demandent s'ils peuvent me poser une question en me prévenant que le sujet est délicat. Et je leur dis, allez, pose-la ta question. Tu as ton opinion, j'ai la mienne, et on va échanger. Il n'y pas de problème. On devrait avoir davantage d'échanges entre les communautés. Pour mieux apprendre à se connaître.»
***
Pauline Marois compte sur cette histoire de charte pour lui assurer un gouvernement majoritaire aux prochaines élections.
Selon les sondages, elle pourrait faire des gains importants grâce à la charte dans le 450, sur la rive sud de Montréal.
Mais elle pourrait aussi en faire en Outaouais. Jean-François Primeau, qui sera candidat péquiste dans Papineau, croit que ce débat lui donnera un avantage sur son rival libéral Alexandre Iracà.
Il dit que la question de la Charte rallie beaucoup d'appuis chez les francophones de son comté.
Vraiment? Mais y a-t-il seulement des femmes portant le hijab dans votre comté?
À la fin, c'est ça qui me tue.
Combien de pro-chartes n'ont jamais parlé à une femme voilée?