Mathieu Quesnel et Stéphane Rousseau.

Tourner du «vrai» sur une trame de «faux»

La carrière de Marco Valois (Stéphane Rousseau), cinéaste à succès et auteur de la série de films Furie, adaptation québécoise de The Fast and the Furious, frappe un mur le jour où un de ses jeunes fans se tue en emboutissant un arbre. S'ensuit une remise en question professionnelle et existentielle qui va l'amener à s'intéresser à la vie d'un jeune soldat de retour du front, Éric Lebel (Mathieu Quesnel) qui souffre du syndrome de stress post-traumatique.
Ce dernier ferait un excellent sujet de documentaire, se dit le réalisateur, déterminé à rompre avec son oeuvre superficielle en tournant cette fois un film sérieux, «vrai», humain, poignant. Mais pour réussir à convaincre l'ex-militaire - un gars limite agressif qui déteste les «documentaires plates» - de se laisser ausculter au quotidien, Marco Valois va lui mentir: il prétendra tourner un «film d'action psychologique», ou un truc sexy dans la veine des Furie, qu'apprécie tout particulièrement Éric.
Marco Valois va rapidement se rendre compte qu'il ne suffit pas de braquer un iPhone sur un sujet pour le rendre intéressant. Encore faut-il qu'il se passe quelque chose. Or, le vétéran refoule ses émotions - à part la colère - au point de rompre les liens avec sa famille. Bref, il «s'isole» - le diagnostic vient de sa psychanalyste, campée par une Julie LeBreton d'abord stoïque, puis drôlement tonique, car la médecin n'est pas exempte de fêlures - et sa vie présente bien peu de relief. Bien trop peu pour être susceptible d'être portée à l'écran.
La prémisse de Le vrai du faux, nouveau film d'Émile Gaudreault - lui-même auteur d'une série de comédies qui ont cartonné au box-office, de Louis 19 (à titre de scénariste) à Mambo Italiano, en passant par De père en flic et Le sens de l'humour (cette fois, en tant que réalisateur) - laissait présager d'une autre comédie bon enfant, fonctionnant autour d'un tandem mal assorti... Or, son film nous prend par surprise. Pétri d'ironie et d'éléments tragi-comiques, le long métrage séduira davantage l'amateur d'humour grinçant, servi en demi-teinte, que le grand public, lequel s'attendra par la force des choses, à une comédie «franche», dans la lignée des précédentes.
Les motivations des personnages eux-mêmes recèlent une bonne dose d'ambiguité... ce qui, loin de les rendre flous, leur confère au contraire une certaine richesse (sans toutefois aider à les rendre particulièrement attachants).
Exemple: ne parvenant pas à se défaire de ses habitudes cinématographiques, Marco cherche à «forcer» les choses, dessiner une quête homérique à son protagoniste, échafauder des rebondissements et un dénouement dramatique; mais, pour manipulateur qu'il soit, il s'est sincèrement mis en tête de sauver le vétéran malgré lui. Et en dépit des avertissements de sa psy, qui le perçoit comme une bombe à retardement. Car Marco empiète consciemment sur les plates-bandes de la psychanalyse, croyant pouvoir utiliser l'art du faux qu'est le cinéma comme un déclencheur cathartique, espérant faire ainsi des étincelles à l'écran.
De son côté, le vétéran cache lui aussi un peu son jeu, et ce sera au spectateur de démêler le vrai du faux, tâche d'autant plus ardue que le tandem fonctionne aussi comme un jeu de miroir.
Parmi les personnages secondaires - et perturbateurs - figure Guylaine Tremblay qui s'en donne à coeur joie en mère de famille dépassée par les événements. On la voit peu, mais une seule scène suffira à la comédienne pour montrer son immense talent, alors que le personnage, libéré par une confession, va rentrer dans un tourbillon émotif.
Dans une séduisante proposition, le film en profite pour nous faire visiter un Québec de carrières désertiques renvoyant aux étendues afghanes qu'a arpentées le soldat.
Le vrai du faux est inspiré de la pièce Au champ de mars, de Pierre-Michel Tremblay, qui a pris une part active à cette adaptation.
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Le vrai du faux. D'Émile Gaudreault. Avec Stéphane Rousseau, Mathieu Quesnel, Julie LeBreton et Guylaine Tremblay.
*** 1/2