Tom à la ferme

Tango sado-maso à la campagne

Tom (Xavier Dolan), jeune citadin aux cheveux couleur tournesol, est dévasté. Chamboulé au point qu'il « n'arrive pas à pleurer », avoue-t-il en quelques mots absorbés par un mouchoir en papier, comme si l'encre de son stylo pouvait l'aider à exprimer son affliction au goutte à goutte. Son chum, ce grand amour dont le nom faisait « tourner tous les moulins de [s]on coeur », est mort, probablement suicidé, comprend-on alors que Tom, au volant de sa voiture, brame et braille cette chanson d'Eddy Marnay qui s'échappe de lui en un torrent d'émotions.
Et voici Tom arrivé à la ferme, pour rendre un dernier hommage au disparu - et, du même coup, rencontrer sa famille, des exploitants agricoles dont il ne sait à peu près rien, ce qui est réciproque : la mère de son chum décédé n'a jamais entendu parler de lui... et ignore même l'homosexualité de son fils.
C'est alors que la souris des villes va faire la connaissance du rat des champs. Francis, le frère aîné du disparu. Un jeune homme tout ce qu'il y a de plus gars, stéréotype du campagnard musclé et rugueux. Du genre à cueillir Tom dans son lit, en pleine nuit, pour lui faire violemment comprendre qu'il n'est pas le bienvenu sur la ferme, qu'il ferait mieux de ficher le camp, et, surtout, qu'il a tout intérêt à fermer sa gueule et ne rien dévoiler du secret de famille orchestré par Francis afin de protéger sa mère et la réputation de la famille.
Le blondinet s'apprête à filer, mais la maman, la rustique Agathe (Lise Roy, silencieuse mais intense, et magnifique dans son éclat de rire nerveux, le seul du film qu'elle se permettra) lui demande de rester jusqu'à la cérémonie funèbre. Aussitôt, Francis (Pierre-Yves Cardinal, effrayant), spécialiste de la menace discrète, impose « gentiment » à Tom de coller. Accessoirement, le blondinet devra participer au mensonge de l'aîné, qui a inventé une petite amie fictive, trop endeuillée pour se montrer.
Entre Tom le doux et le frangin bourru démarre alors une relation dominant-dominé perverse... encore plus tortueuse et destructive que pouvaient l'être celles dépeintes dans J'ai tué ma mère et Les amours imaginaires, ses précédentes oeuvres. Un véritable jeu de rôle sado-maso. Déraisonnable, plausible (quoique improbable - mais fiche le camp, Jack ! Qu'est-ce qui te retient ?), mais vraiment oppressant. Dolan fait preuve d'une impeccable maîtrise du thriller psychologique. Une efficacité redoutable, d'autant plus étonnante qu'il s'agit de son tout premier thriller, et qu'il n'avait que 24 ans lorsqu'il l'a réalisé.
L'ambiance délétère est digne d'un film d'horreur. N'y manque que l'air de banjo de Deliverance. L'isolement du lieu n'y est pas étranger.
Certes, le terreau ne vient pas de son imagination, mais de celle du dramaturge Michel-Marc Bouchard, auteur de la pièce.
En jouant sur toutes les ambiguïtés de ce corps à corps conflictuel, sa mise en scène s'amuse à sculpter une étrange tension sexuelle entre les deux protagonistes. Au point qu'on finit par se demander qui manipule qui. S'ils s'haïssent ou s'ils se désirent. Si cette danse nuptiale métaphorique est fantasmée par l'un, par l'autre, par les deux, ou juste interprétée par notre oeil.
Dans le genre champêtres-pas-bucoliques-du-tout, les images sont magnifiques. On les doit au Gatinois André Turpin, réalisateur d'Un crabe dans la tête.
Le prix de la critique décroché par Tom à la ferme lors de la Mostra de Venise ? Amplement mérité. C'est tout dire, de la part de quelqu'un qui, jusque-là, n'était pas un grand fan des élucubrations cinématographiques de Dolan.
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Tom à la ferme. De Xavier Dolan. Avec Xavier Dolan, Lise Roy, Pierre-Yves Cardinal.
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