Silence, on tourne à Val-des-Monts

Bien rangés sur leur présentoir, les sacs de croustilles accueillent les clients de ce dépanneur recréé de toutes pièces.
Des cartons de Natives tapissent les étagères situées en arrière du comptoir, coincés entre d'autres marques de cigarettes autochtones et des sacs transparents arborant leur centaine de bâtonnets de tabac. À côté de la caisse, en vitrine, des bijoux amérindiens font semblant d'attendre preneur, tout comme ces jolis mocassins d'artisanat estampillés Manitobah Mukluks, qui trônent au fond de la grande pièce sous-éclairée. Alignées au mur, parmi les bébelles, d'authentiques sacs de café torréfié étiquetés Mocassin Jo nous incitent à penser qu'on est en territoire amérindien.
Mais rien n'est plus faux que le cinéma...
Ce dep est celui de Tshikatin, un village aussi fictif que la communauté innue qui le compose, et censé évoquer la Côte-Nord. Mais nous sommes en réalité à Val-des-Monts, sur le plateau de tournage du film Le dep, qui a débuté lundi, en bordure de la route principale, et qui se poursuivra pendant 10 jours.
Scénarisé et réalisé par Sonia Bonspille-Boileau, ce film de fiction est le tout premier long-métrage de Nish Média, boîte de production gatinoise spécialisée dans le contenu télé à saveur autochtone, à qui l'on doit les séries Hit the Ice et Mouki, diffusées à l'antenne d'APTN.
« Les derniers 48 heures ont été un gros crunch pour que notre faux dépanneur soit prêt, car il était complètement vide et abandonné depuis six ou sept ans. Il y avait des trous dans le plancher et les murs... Il a fallu tout refaire, repeindre, rebâtir les étagères et le meubler. On vient d'ajouter quelques affiches sur les murs, là où on trouvait que ça faisait trop vide », témoigne la réalisatrice, lauréate d'un prix Gémeau pour son dernier moyen métrage, Last Call Indien.
« Il faut que ça roule ! »
Ces accessoires ne sont pas des « placements de produits ». Ils ont été prêtés par un Dollar Store de Gatineau et par des artisans de diverses communautés autochtones qui témoignaient ainsi de leur solidarité pour cette production indépendante au budget dérisoire (250 000 $, des broutilles).
La plupart des bouteilles de la chambre froide sont vides, récupérées au lendemain de divers partys. Celles qu'on pourrait voir à l'écran proviennent d'une brasserie montréalaise. « On ne doit absolument rien toucher, car il va falloir tout rendre », indique Mme Bonspille-Boileau, pendant que son caméraman terminait ses ajustements de luminosité, quelques dizaines de minutes avant de tourner la première scène, avec le comédien Robert-Pierre Côté.
« À cause de notre microbudget, on ne peut pas se permettre de dépasser la période de tournage. Il faut vraiment que ça roule ! analyse-t-elle. Moi qui ai tendance à vouloir [...] tout contrôler, je dois me refréner. Mon défi pour les prochains jours, c'est de prioriser, de me concentrer uniquement sur le jeu des comédiens, et de laisser tout le reste à mon équipe, en qui j'ai pleine confiance. »
Ils sont 22, sur le plateau. Dont seulement cinq comédiens, parmi lesquels figurent Ève Ringuette, Charles Buckell et Yan England. Les deux premiers se sont fait remarquer dans le film Mesnak, d'Yves Sioui-Durand ; le dernier, un ex de Watatatow, s'est retrouvé en nominations aux Oscars en 2013, pour le court métrage Henry, qu'il avait produit et réalisé.
Et comme tout son récit s'articule autour d'une même nuit, la réalisatrice confesse sa « hantise » de faire face à une météo trop changeante, ces prochains jours. « Tout changement drastique serait terrible pour la continuité du film. »