L'ensemble A far Cry

Shakespeare toujours si présent en musique

Chamberfest a démarré sur les chapeaux de roues dans toute sa diversité. Ceci dit, parmi les quatre concerts auxquels nous avons assisté en ces premiers jours, deux étaient essentiellement liés à l'une des immenses présences de notre univers culturel: William Shakespeare. D'abord par l'exquis concert de chants associé à l'oeuvre du poète d'Elisabeth I; ensuite par la poignante Suite tirée de la musique de film Hamlet par un Chostakovitch qui savait de première main le côté incertain et fragile d'une existence humaine.
La veille A far Cry, ensemble de chambre venu de Boston, décontracté et vigoureux a enfilé musique slave, allemande, britannique et turque, tandis que le lendemain le pianiste allemand Hinrich Alpers était remarquablement entouré pour un concert qui l'était autant.
Chants de joie
On l'ignore trop souvent mais on compte plus de 100 chants ou de citations de chants, de mélodies connus dans les oeuvres théâtrales de Shakespeare; parfois les textes sont de lui-même, souvent on y trouve des adaptations de chants existants.
Dans un concert à la fois savoureux et subtil, authentique et raffiné, les voix et les instruments du Toronto Consort ont replacé les chants dans le cadre d'au moins 9 oeuvres, d'Othello à Hamlet et de La Nuit des Rois à La Tempête. En présence des Ariel, Ophélie, Edgar, Desdemone ou autres Will Kemp ces quelques notes ouvrent le temps d'un madrigal ou d'une danse sur ce monde où tragédie et comédie humaines se côtoient, où mélancolie et gaillardise se répondent. Ce concert du Toronto Consort dura une heure, déploya un univers: une heure de bonheur pur.
Hamlet et Chostakovitch
En fait ce concert était constitué de deux concerts. Un premier qui réunissait Prokofieff, July Konyus et Rachmaninoff; un second qui présenta un arrangement pour piano et quintette à cordes de la Suite opus 116 a que Levon Atovmyan tira de la musique de film composée par Chostakovitch en 1962-63 pour le film Hamlet de son compatriote Grigory Kozintsev.
Les deux volets de ce concert saisissant furent portés avec brio par des musiciens de grande qualité, avec en particulier la pianiste Maria Belooussova, impressionnante de maîtrise, de clarté, jusqu'à étourdissante dans la Sonate pour piano et violoncelle de ce Rachmaninoff rhapsodique.
Mais quelle que fut la qualité du premier volet, c'est le second qui frappa l'imaginaire tout en perçant nos couches d'émotion. L'arrangement musical de Stéphane Mège, efficace et sans perdre une particule du style d'origine; le jeu intense des musiciens; les extraits pertinents dits par l'excellent Jeffrey Wetsch, ont mis en évidence cette musique d'ombres et d'angoisse, de trouble et de terreur et qui à la fin s'ouvre sur «le reste est silence». Chostakovitch comprenait Hamlet comme un frère. Il savait son Danemark pourri.
Pour un «Entr'Acte»
Le sympathique ensemble A Far Cry est en fait un orchestre de chambre qui ne veut pas s'appeler ainsi. Ses 18 cordes, violoncelles exceptés jouent debout, ce qui donne une énergie supplémentaire aux interprétations.
D'oeuvre en oeuvre l'on retrouve les musiciens autrement placés, témoignant d'une «démocratisation» sonore.
Le concert même fut inégal avec un arrangement et un jeu sans intérêt de trois Danses slaves de Dvorak, la compacitié oblitérant les charmes de Bohème. Avec également ce Concerto pour violon et piano de Mendelssohn où le piano de James Parker noyait constamment le violon déjà délicat d'Annalee Patipatanakoon... et par instants l'orchestre même.
Remarquable, par contre, fut cet Entr'Acte de Caroline Shaw inspiré du menuet de l'opus 77 no2 de Haydn, où en trois temps - «trio» oblige... - son imaginaire sonore s'ouvre sur une oeuvre comme filtre polarisant, miroir spectral, véritable «entre»- «acte». Une merveille.
Hinrich Alpers et amis
Voilà encore un concert riche, digne d'un véritable «festival», avec un programme d'oeuvres de qualité mais qui sont peu programmées et qui sont jouées au sommet de leur art par d'excellents musiciens. Autour du jeu lucide, brillant, clair et virtuose du pianiste Hinrich Alpers, le violon stylistiquement si juste dans le premier mouvement de la Sonate, opus posthume de Ravel, l'alto velouté d'Isaac Chalk dans la première des trois sonates, si polyphonique, de Paul Hindemith, pour finir, avec d'autres encore, dans le Quintette puissant et écorché vif de Sergey Taneyev.