Michel Lacroix a visité 144 pays et il compte repartir seul à la conquête du monde.

Septuagénaire et globe-trotter

On m'avait prévenu que le père Michel Lacroix était «sérieusement cool». Le Gatinois de 72 ans a visité 144 pays et il se prépare pour un autre tour du monde. Cette fois-ci encore, il compte partir seul, comme il l'a fait si souvent depuis sa prime jeunesse.
Après 50 ans à parcourir le monde, il a tout vu, ou presque.
Il a échappé à des gangsters aux îles Turques-et-Caïques. Il a évité de peu des bandits de grand chemin en République Centrafricaine où il voyageait en compagnie d'un religieux dépressif et porté sur l'alcool. Il a vécu de profonds chocs culturels. L'extrême pauvreté du Salvador des années 1960 l'a tellement secoué qu'il a failli plonger dans une profonde dépression.
Son chemin a croisé, à quelques reprises, le cours de l'histoire. En 1968, il était à Mexico à la veille des Jeux olympiques. Quelques jours avant la cérémonie d'ouverture, il s'est joint à une joyeuse manifestation étudiante qui se dirigeait vers la Place des trois cultures. Il a quitté la foule en marche pour faire un achat dans une boutique. Peu après, l'armée ouvrait le feu sur les manifestants, provoquant un bain de sang qui a marqué l'histoire du pays.
«Plus jeune, je me trouvais peureux. Mais je réalise que je ne l'étais pas tant que ça», réalise-t-il en riant.
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À l'âge où les jeunes accrochaient des photos de pin-ups aux murs de leur chambre, Michel Lacroix y épinglait des cartes géographiques. «L'histoire, la géographie me passionnaient», dit-il.
Il a commencé à voyager alors qu'il était séminariste à Ottawa à la fin des années 1950. Il a d'abord exploré le Canada et les États-Unis avant d'étendre toujours plus loin le cercle de ses pérégrinations. Chaque congé, chaque période de vacances est rapidement devenu un prétexte pour repartir en voyage.
Il a vécu son premier choc culturel au Salvador à la fin des années 1960. Un jour, il reçoit une invitation à manger de la part d'une famille extrêmement pauvre. Or l'un des enfants était mort de faim peu de temps auparavant. Le père Lacroix ne pouvait se résoudre à accepter l'invitation.
«Je n'arrivais pas à me faire à l'idée que j'allais priver les enfants de bouffe. J'étais profondément révolté que des gens meurent de faim», dit-il. Il a quitté le village, dans ce qui ressemblait à une fuite, incapable de vivre avec sa conscience. Il n'a trouvé la paix qu'en décidant de se consacrer à la solidarité internationale.
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Le père Lacroix a l'habitude de voyager sans grands moyens, profitant de ce que son statut de prêtre lui vaut d'être accueilli dans les communautés religieuses établies à l'étranger. Il planifie ses voyages au sou près, loge chez l'habitant plutôt que dans les grands hôtels et fait du pouce pour se déplacer. Avec les années, il s'est développé un imposant réseau de contacts qu'il peut mettre à contribution. «Il y a moyen de voyager pour beaucoup moins cher qu'on ne le croit, prétend-il. Dans mon cas, je ne fume pas, je ne bois pas. Je mets mon argent où est mon coeur, dans les voyages», explique-t-il.
Plus que tout, il aime faire des rencontres.
Dans l'Algérie fraîchement indépendante de 1969, il vit son second choc culturel. Errant seul dans les rues d'Alger, la capitale, il songe à tout plaquer et à revenir au pays. Il échoue alors dans une communauté de pères dominicains. Un prêtre le convainc de lui donner trois jours pour lui faire connaître la culture musulmane et surmonter son choc culturel. «Faut croire qu'il était bon. Trois jours plus tard, je partais sur le pouce pour le Maroc», raconte-t-il en riant.
Le père Lacroix devait recroiser la route de ce prêtre, 15 ans plus tard. Il était devenu évêque d'Oran. «Il se rappelait le jour où il m'avait laissé seul sur la route du Maroc. Il s'était dit que j'étais complètement fou!» Le regard du père Lacroix s'assombrit. «C'était tellement un bon gars. Il est mort quelques années plus tard. On avait mis une bombe sous sa voiture.»
Même s'il a visité les plus belles contrées du monde, le père Lacroix est demeuré attaché à son coin de pays. Il a exercé plusieurs ministères dans la région, pour terminer sa carrière voilà quelques années, à l'église Saint-François-de-Sales.
«Je viens d'une très vieille famille francophone de l'Outaouais et je suis très attaché à ma région», dit-il.
Dans son appartement de la résidence Cité-Jardin, il a affiché une carte du monde. Chacun des pays qu'il a visités y est marqué d'un petit autocollant. Il ajoutera au moins une vingtaine de pays après son prochain périple. «À 72 ans, c'est probablement mon dernier. Et j'ai l'intention d'en profiter au maximum», dit-il.