Secret de famille

Je ne sais trop ce que je cherchais. En fait, je ne cherchais rien. Ne serait-ce que quelques souvenirs.
J'ai pris une marche l'autre jour dans mon ancien quartier, à Vanier, comme j'aime faire de temps en temps. Ce quartier où j'ai grandi, où j'ai fréquenté l'école, où j'ai servi mille et une messes comme enfant de choeur à l'église.
Je ne sais trop ce que je cherchais. Un brin de mon enfance peut-être. Un point de repère.
Mais tout a tellement changé. La grande majorité des commerces ont disparu. Comme le cordonnier du chemin Marier, le nettoyeur à sec voisin de cette cordonnerie, les magasins de variété Cousineau, Gingras et Vermette. Parce qu'à Vanier, on ne disait pas un «dépanneur». On parlait plutôt de «magasin de variété».
Comme je vous l'ai déjà raconté, mon école élémentaire est aujourd'hui un centre pour la communauté libanaise. Le magasin de mon père n'est plus, remplacé aujourd'hui par un centre de santé pour la communauté autochtone. Tandis que mon église est aujourd'hui un lieu de rencontre pour les motards pratiquants. La Biker's Church, qu'on l'appelle.
Tout a changé. Et c'est tout à fait normal, je sais. Mais j'aurais aimé trouver un point de repère, qu'un seul.
Dans mon enfance, j'aurais descendu le chemin Marier en saluant les Grenier, les Aubin, les Lavergne. Je serais ensuite tourné sur la rue Montfort et passé devant la maison des Tremblay, puis celle des jumelles Barbary. Je ralentissais en passant devant chez les jumelles Barbary. Je vous laisse deviner pourquoi...
Ces familles ne sont plus là, évidemment. Les enfants ont grandi, puis ont élevé leur famille à leur tour. Mais, cette fois, à Orléans, à Gatineau, à Kanata et ailleurs.
Après la maison des Barbary, je tournais sur la rue Bradley pour me rendre à la boucherie Weatherall, là où ma mère m'envoyait chercher la viande. Oui, c'est un nom anglophone. Mais les Weatherall étaient des Franco-Ontariens pure laine.
Donc l'autre jour, je tourne instinctivement sur la rue Bradley pour aller rejoindre la rue Ste-Cécile et, à ma grande surprise, j'ai trouvé un point de repère. Un vrai de vrai. La boucherie Weatherall.
Elle est encore là! Après quoi? Cinquante, 60, 75 ans en affaires? Je n'en croyais pas mes yeux.
Elle n'a pas changé. Pas d'agrandissement, pas d'importantes rénovations, toujours la même vieille porte qu'on pousse pour entrer dans une minuscule boucherie. Très petite est-elle, oui, mais on y vend la meilleure viande qui soit.
Et ce sont toujours les Weatherall, la prochaine génération, qui gèrent ce commerce qui, au fil des décennies, s'est construit une fidèle clientèle qui ne lui tournerait jamais le dos pour tous les magasins Costco de ce monde.
Le plus âgé des Weatherall ne m'a pas reconnu. Ce qui est tout à fait normal: je n'ai pas mis les pieds à cet endroit depuis plus de 40 ans.
Je croyais même que cette boucherie avait fermé ses portes depuis des lunes, victime, comme tous les autres commerces que j'ai mentionnés, du progrès, comme on l'appelle.
«Peut-on vous aider, Monsieur?» me demande la dame derrière le comptoir. (Ça m'a fait tout drôle de me faire appeler Monsieur dans ce commerce. La dernière fois que je suis venu, on m'appelait encore «le p'tit Gratton».)
J'hésite avant de répondre à la question de la dame. Je n'avais aucunement l'intention de m'acheter de la viande cette journée-là.
«Une livre de boeuf hachée maigre, que je lui réponds enfin en me disant que Manon et moi allions manger des hamburgers ce soir-là. Pas de la grande gastronomie, j'en conviens, mais bon. C'est l'été.
- Voilà Monsieur. Ce sera 4,99$ s'il vous plaît.»
(Mon Dieu! C'est pas cher. Une livre de boeuf haché à l'épicerie coûte environ sept dollars. Comme quoi même les prix des Weatherall n'ont pas changé en 50 ans!)
J'ai traîné longuement dans la boucherie, posant des questions sur la provenance de leurs viandes, sur les prix, les heures d'ouverture, n'importe quoi, bref. Je m'en fichais un peu de la provenance de la viande et des heures d'ouverture. J'avais juste le goût de revivre mon enfance le temps d'un moment.
Ce soir-là, à la première bouchée de son hamburger, Manon m'a demandé: «Mais où as-tu pris cette viande?
- Tu l'aimes?
- Elle est délicieuse! Où l'as-tu achetée?
- Je ne peux pas te le dire.
- Et pourquoi pas?
- C'est un secret de famille.»
Elle n'a pas insisté. J'irai lui montrer un de ces jours.
Allez faire un tour, chers lecteurs. La boucherie Weatherall, rue Bradley, secteur Vanier. Vous m'en donnerez des nouvelles.