Se faire traiter comme un numéro

C'est bien beau, un programme de dépistage précoce du cancer du sein. Mais ça sert à quoi s'il est impossible de se faire soigner rapidement par la suite? Cette question, la Gatinoise Marie Beauchemin se l'est posée à plus d'une reprise au cours des dernières semaines.
Mme Beauchemin, 60 ans, n'a rien à dire contre le programme de dépistage du cancer du sein en Outaouais. Depuis qu'elle a atteint la cinquantaine, elle reçoit chaque deux ans une lettre du Centre de santé et de services sociaux de Gatineau avec un numéro de téléphone dessus. Un simple coup de fil de sa part et elle obtient rapidement un rendez-vous pour une mammographie de dépistage.
En octobre dernier, la mammographie a détecté la présence d'une tumeur. Un diagnostic confirmé par une échographie. C'est l'angoisse, même s'il reste à savoir s'il y a présence de cellules cancéreuses ou non. Le radiologue recommande de pratiquer une biopsie pour éclaircir ce point. Du coup, Mme Beauchemin se retrouve sur une liste d'attente pour subir l'examen.
Elle est sous le choc, mais a confiance dans le système public de santé. «Je ne m'en faisais pas outre mesure. Je me suis dit: ils savent ce qu'ils font, ils vont m'appeler lorsque ce sera le temps pour ma biopsie», raconte-t-elle.
Le téléphone sonne enfin en décembre. Ce n'est pas pour la biopsie, c'est plutôt son médecin de famille, établie en Ontario, qui s'inquiète pour elle. «Elle avait reçu un rapport l'informant de la tenue des deux tests. Mon médecin voulait savoir si la biopsie était faite et, surtout, comment il se faisait qu'on ne me donnait pas une idée des délais d'attente», raconte Mme Beauchemin.
C'était déjà difficile de vivre avec la crainte qu'un cancer nous ronge de l'intérieur. À partir de l'appel du médecin, un doute s'immisce dans l'esprit de Mme Beauchemin. Elle qui avait décidé de se fier au système de santé commence à poser des questions. Quand est-ce qu'on va lui faire cette biopsie? Mme Beauchemin a beau essayer, elle n'arrive pas à savoir où elle se situe sur la liste d'attente. Au début? À la fin?
«C'est tellement secret, pas moyen de savoir j'étais combientième sur la liste! J'aurais été prête à aller subir une biopsie à Trois-Rivières, à 3h du matin, si on m'avait dit qu'il y avait de la place... Mais on ne me dit rien, on ne m'offre pas d'aller subir la biopsie à Ottawa ou ailleurs en province. Le plus vexant, c'est de se faire traiter comme un numéro quand on ne sait pas quel numéro on est!»
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Je saute un petit bout de l'histoire pour vous dire, tout de suite, que la tumeur de Mme Beauchemin était cancéreuse.
Après l'appel de son médecin, Mme Beauchemin n'a fait ni un ni deux. Elle a téléphoné à une clinique privée de Montréal pour savoir si on pouvait la voir rapidement. «En 5 jours, pendant la période des Fêtes, j'ai eu une biopsie, les résultats le lendemain, une rencontre avec le chirurgien et j'ai été opérée le 14 janvier», dit-elle.
Toute l'affaire lui a coûté 10000$, une dépense qu'elle pouvait se permettre. «Entre un voyage dans le Sud et sa qualité de vie, on n'hésite pas longtemps», raconte-t-elle aujourd'hui, soulagée que toute cette affaire soit derrière elle. Elle débutera sous peu des traitements de radiothérapie, dans le réseau public, cette fois.
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Toute cette histoire soulève un peu les mêmes questions que le cas de Jean De Grâce que je vous racontais il y a quelques semaines. Vous savez, ce col bleu qui a emprunté 8000$ pour faire rafistoler son épaule dans le privé?
L'une des questions, Mme Beauchemin la pose elle-même: «La femme qui n'a pas les moyens de s'offrir une opération au privé, comme je pouvais le faire, elle attend toujours un coup de téléphone. Et c'est ça qui est injuste», dit-elle.
Contrairement à Jean De Grâce qui ne risquait pas de mourir de son mal, Marie Beauchemin avait toutes les raisons de s'inquiéter. La biopsie a confirmé qu'elle avait une tumeur cancéreuse. J'ai vu le rapport médical, il n'y a aucun doute.
Alors son cas pose une question supplémentaire. Que penser de toutes ces campagnes où on nous incite, à partir de l'âge de 50 ans, à subir des tests de dépistage autant pour le cancer du sein que pour la prostate? Est-ce qu'on n'envoie pas un double message en vantant les bienfaits de la prévention, alors qu'on manque peut-être de ressources médicales pour soigner les cas positifs?