Avant de dessiner le portrait de Jean-Pierre Ferland et de Gaétan Hart, le gars s'est pratiqué sur ma face dans le journal.

Se faire arranger le portrait

Je ne vaux même pas deux «piasses»...
Un billet de 6/49 sans l'Extra vaut plus que moi. Une petite frite sans sel et vinaigre du «truck à patates» vaut plus que moi. Un hot-dog sans moutarde à l'aréna vaut plus que moi.
La chronique qui suit est l'histoire d'une surréaliste leçon d'humilité. D'une tête qui dégonfle à la vitesse du dirigeable Hindenburg.
Manon et moi étions à la St-Vincent-de-Paul de la rue Eddy, dimanche dernier. On passait dans le coin pour se procurer le pain de la boulangerie Estoril et une tourtière de l'épicerie Monette (la meilleure en ville soit dit en passant, votre grand-mère en serait jalouse). Et Manon étant collectionneuse de «vaisselle de restaurant» (c'est le nom qu'elle donne à sa collection), il nous est impossible de passer sans s'arrêter devant une vente de garage, un comptoir St-Vincent-de-Paul ou tout autre endroit qui vend possiblement de la vieille vaisselle laide (c'est le nom que je donne à sa collection). Donc entrons à la St-Vincent-de-Paul.
Manon se dirige évidemment vers la vaisselle pendant que je tourne en rond en maugréant. (Elle s'inquiéterait si je ne maugréais pas). Je m'arrête devant une vingtaine de peintures et de toiles aussi affreuses les unes que les autres placées pêle-mêle sur une tablette, lorsque j'aperçois un portrait qui attire mon attention. Et plus je le regarde, plus je n'en crois pas mes yeux.
C'est un portrait de... moi! Un artiste de l'Outaouais nommé Reno (Michel Renaud) a peint un portrait de moi, c'est-à-dire de ma photo dans LeDroit.
Je la prends et je la regarde, incrédule, quand Manon s'approche:
«Dis donc! Il te ressemble ce gars-là, me lance-t-elle.
- Il me ressemble, dis-tu? C'est moi! Regarde, mon nom est écrit au bas.»
Manon a bien ri, puis elle est retournée à ses assiettes à club sandwiches et ses petits bols de soupe au macaroni et tomate. Une jeune employée passe par là:
«Mais... c'est vous ça, Monsieur!, me dit-elle.
- Oui, je sais.
- C'est vous qui l'avez peint?
- Non. Et je ne connais pas cet artiste.
- Eh bien c'est drôle ça!».
(Elle fait venir un des collègues).
«Regarde, lui dit-elle. Ce monsieur a trouvé un portrait de lui.
- Hein? Mais voyons donc!, réplique l'autre. C'est vous, ça?, me demande-t-il.
- Oui.
- Ça fait à peu près deux ans que ce portait est à vendre!.»
(Première partie de la leçon d'humilité: mon portrait n'a pas trouvé preneur en deux ans...).
- Allez-vous l'acheter?, me demande la jeune employée.
- Heu... j'imagine. Je n'ai pas vraiment le choix, à bien y penser. Il est combien?
(Et voici la gifle au visage, le summum de cette leçon d'humilité:)
La jeune fille regarde le portrait pendant quelques secondes, puis elle lève les yeux pour me dévisager. Elle replonge ses yeux sur l'oeuvre, puis elle lève le regard et, en haussant les épaules, me dit droit dans les yeux:
«Un dollar et 95 sous».
C'est ce qu'on appelle se faire arranger le portrait.
Je ne vaux même pas deux «piasses», disais-je...
Troisième prise et retiré!
Je devais en savoir plus sur cet artiste nommé Reno.
Sur le Web, j'ai appris qu'il est fonctionnaire retraité et qu'il peint depuis plusieurs années. Ses oeuvres ont été exposées dans plusieurs galeries d'art de l'Outaouais. Et en 2012 (année qu'il a peint mon portrait), il a présenté un portrait à Jean-Pierre Ferland et un autre à l'ancien champion boxeur de Buckingham, Gaétan Hart.
Eh bien... me suis-je dit, je ne suis pas en si mauvaise compagnie. Je commençais même à retrouver un semblant de dignité. Jusqu'à ce que j'écrive un courriel à Reno pour le remercier et lui dire que j'avais trouvé mon portrait à la St-Vincent-de-Paul. Et voici sa réponse, ou la troisième prise à la leçon d'humilité:
«Oh tout le plaisir est pour moi. (...) Nous aimons bien supporter de temps à autre l'oeuvre du 'grand apôtre de la charité' (St-Vincent-de-Paul) en lui laissant des oeuvres que nous ne voulons pas nécessairement mettre sur le marché. Dans le cas de votre toile, le portrait faisait partie de mon processus d'étude de peinture au niveau de la portraiture tout simplement. Si vous êtes satisfait du travail et du résultat, tant mieux.»
En bref, le gars se pratiquait...
Avant de dessiner le portrait de Jean-Pierre Ferland et de Gaétan Hart, le gars s'est pratiqué sur ma face dans le journal. Et insatisfait du résultat, selon toute évidence, il a donné son oeuvre à la charité!
Je me suis couché en p'tite boule dimanche soir en me répétant que je ne valais même pas deux «piasses»...
(Si vous vous posez la question: le «CH» en arrière-plan sur la toile est un clin d'oeil de l'artiste au partisan des Sénateurs d'Ottawa que je suis.)