Le défi est grand lorsqu'on choisit de revisiter un récit aussi marquant et prenant que l'amour unissant Rodin et Claudel.

Rodin/Claudel: union d'art, d'amour et de beauté

Ils se sont aimés comme des fous, unis par l'amour et l'art. Jusqu'à son dernier souffle, Camille se sera perdue dans cette passion. Rodin, lui, aura survécu à sa muse. Grâce aux Grands Ballets Canadiens de Montréal, leur histoire renaît jusqu'à ce samedi soir, 29 mars, au Centre national des arts (CNA).
Mythique est le couple, immortalisé dans la littérature et au cinéma, notamment dans le film de Bruno Nuytten (1988) avec la sublime Isabelle Adjani et Gérard Depardieu qui, à tous coups, réussissent à nous emporter avec eux dans leur tourbillon amoureux. Le défi est grand lorsqu'on choisit de revisiter un récit aussi marquant et prenant. L'oeuvre ambitieuse du jeune chorégraphe ontarien, Peter Quanz, aura à la fois convaincu et quelque peu déçu.
Le ballet narratif en deux actes s'ouvre sur une scène magnifique : dans un décor épuré composé d'un immense mur de vitraux aux couleurs changeantes et d'un long socle blanc amovible, 12 magnifiques danseurs-sculptures prennent vie sous l'éclairage de Marc Parent qui n'en finira plus de créer des images superbes, d'un réalisme saisissant. Le ton est donné, la beauté sera à nos côtés toute la soirée.
Le premier acte nous fera découvrir la relation entre les deux artistes, leur flamme, leur travail créatif, les conflits au sein de la famille Claudel - la mère tyrannique, les tourments de l'aspirant écrivain Paul Claudel - la jalousie de Rose Bleuret, la maîtresse de longue date de Rodin, ou encore la grossesse de Camille. Une vingtaine de danseurs, tous très talentueux, se succéderont sur scène pour incarner les différents tableaux.
Le problème, c'est qu'à trop vouloir en mettre, on ne fait qu'effleurer la psychologie des personnages et les moments charnières de leur vie. La tension dramatique n'arrive pas à s'installer, empêchant ainsi le spectateur d'être happé par ce qui devrait être une histoire hautement bouleversante. Bousculée par ce trop-plein d'éléments, la chorégraphie manque parfois de fluidité, de lyrisme. Évoquant l'amour entre Camille et Rodin, le pas de deux de Valentine Legat et de Marcin Kaczorowski en vient même à tomber à plat, malgré la beauté du numéro et la justesse de l'interprétation.
Le deuxième acte nous entraîne dans la descente aux enfers de Camille, son avortement, sa solitude, sa folie. Quanz nous fera faire un détour à la galerie Eugène Blot, là où était présentée, en 1905, une exposition de Camille, venue pour l'occasion affublée d'une robe rouge excentrique qu'elle avait elle-même confectionnée. Dans ce numéro, la bourgeoisie, vêtue de somptueux costumes, se mêlent à une artiste démentielle et aux sculptures vivantes pour nous offrir une chorégraphie captivante, d'une force évocatrice puissante, mémorable, celle qu'on attendait depuis le début du spectacle.
Visiblement inspiré par les oeuvres de Claudel et de Rodin, le chorégraphe a brillamment réussi à les mettre en valeur, en vie, que ce soit dans les poses immobiles ou la chorégraphie. De L'Implorante à La Valse, en passant par L'Âge mur, pour ne nommer que celles-là, les sculptures se fondent entre elles avec génie, subtilité et un raffinement infini, d'un mouvement à l'autre, d'une séquence à l'autre, sur des airs de Berlioz, de Satie, de Ravel ou de Debussy, interprétés par l'Orchestre du CNA. Malgré ses quelques failles, le ballet de Quanz vaut le déplacement, question de se remémorer la passion et l'héritage artistique de deux immenses créateurs.