Les sculptures vivantes de Rodin/Claudel, témoins silencieux de l'histoire d'amour.

Rodin/Claudel, sur la pointe du marbre

« Chorégraphier Rodin/Claudel m'a fait comprendre ce besoin de prendre soin de moi, d'être capable de puiser dans une certaine vulnérabilité émotionnelle sans me perdre ». Il le dit tranquillement et sans ostentation. Cette implication totale dans la création explique-t-elle l'incroyable parcours du chorégraphe Peter Quanz ? En partie sans doute.
À 34 ans, l'Ontarien partage son temps entre Winnipeg où il dirige sa compagnie Q Danse, et l'étranger où il est souvent sollicité pour créer des chorégraphies au sein des plus prestigieux ballets : le Mariinsky, l'American Ballet Theatre, le Hong Kong Ballet, le ballet national de Cuba notamment.
En 2011, il signe pour Les Grands Ballets canadiens de Montréal ce spectacle narratif en deux actes, Rodin/Claudel, inspiré de la relation tumultueuse entre les deux sculpteurs. La narration déroule le fil de leur rencontre jusqu'à l'internement de Camille Claudel.
La pièce prendra l'affiche au Centre national des arts du 27 au 29 mars, sur une musique des plus grands compositeurs français (Debussy, Ravel, Berlioz, Satie...) jouée par l'Orchestre du CNA.
Le trajet de Peter Quanz n'a cessé de croiser l'excellence et l'audace ; c'est d'ailleurs en Virginie, où il travaille actuellement à la création d'un nouveau spectacle pour le Richmond Ballet que le chorégraphe évoque son coup de foudre artistique pour les oeuvres du célèbre couple de sculpteurs.
« C'était au Musée Rodin, à Paris, j'avais 19 ans. Curieusement, je n'avais pas été impressionné par ses sculptures à lui, mais plutôt par celles de Camille Claudel exposées dans une petite salle. »
La notion de l'abandon
Parmi la sélection présentée, il se souvient avoir été absorbé dans la contemplation de L'âge mur, de Camille Claudel. La sculpture évoque l'abandon de l'être aimé et se lirait comme une allégorie intime : Camille, en jeune femme agenouillée, supplie de ne pas l'abandonner à un athlète vieilli qu'entraîne un ange macabre, Rose Beuret, sa rivale victorieuse à la longue.
« Sans connaître leur histoire tragique, j'avais préféré chez Camille Claudel son habileté à faire transparaître ses émotions profondes ; elle prenait position non pas sur un plan historique mais éminemment personnel ».
Les impressions du jeune chorégraphe restent en jachère dans un journal intime, jusqu'à ce que Les Grands Ballets Canadiens de Montréal lui commandent une chorégraphie, son deuxième ballet intégral. « J'avais retrouvé cette histoire qui impliquait le corps humain comme matériau de création. Ça convenait parfaitement à mon art, la danse ».
Les comparaisons entre les deux disciplines ne manquent pas : toutes deux revendiquent un certain artisanat, le travail permanent des matières, l'affinage de couches et sous-couches de mouvements qui cherchent à dire l'histoire, la petite et la grande, inextricablement entremêlées dans le mouvement de la vie.
Donner corps, par la danse, à la passion amoureuse et artistique des deux amants coulait ainsi d'un même élan. Un challenge pour 27 danseurs dont 12 incarneront des sculptures.
Quant à l'histoire, elle se déploiera en deux actes, le premier consacré à la figure de Rodin, le second à celle de Claudel.
« Elle avait besoin de lui pour se faire connaître et s'imposer dans le marché de l'art, il avait besoin d'elle pour sa jeunesse et sa fraîcheur, résume Peter Quanz. En somme, chacun a bénéficié de l'apport de l'autre dans sa carrière artistique. »
Une relation d'une quinzaine d'années dont le chorégraphe dit avoir cherché « l'essence profonde » en s'arrêtant à la lisière de l'internement psychiatrique de Camille Claudel, laquelle, rappelle-t-il, avait déjà détruit plus de la moitié de ses oeuvres.
« Je ne pense pas que c'eût été nécessaire de la représenter enfermée, il faut laisser certaines choses à l'imagination... »
Ainsi s'achèveront les contours d'un paysage méditatif dont la danse constitue le principal outil de sculpture.
Camille Claudel, un destin taillé au burin
Devenir artiste lorsque l'on est une femme, au milieu du XIXe siècle, n'était pas une mince affaire. Cela impliquait de se confronter aux préjugés moraux, aux restrictions de l'enseignement artistique, à la domination masculine qui régnait au sein du ministère des beaux-arts et des jurys des Salons. C'est le destin que choisit Camille Claudel à 19 ans, lorsqu'elle demanda au sculpteur Auguste Rodin d'être son mentor. Elle fut son élève, mais devint très vite sa muse et sa maîtresse.
« Elle avait tout misé sur Rodin, elle perdit tout avec lui », écrivit plus tard son frère cadet Paul Claudel, poète et ambassadeur. Lorsqu'elle fut en activité, criblée de dettes, Camille Claudel ne reçut ni commande ni soutien de l'État.
Bien des biographies ainsi que le film de Bruno Nuytten tourné avec Isabelle Adjani en 1988 ont popularisé son nom et son destin malheureux. La conduite de Rodin et celle de Paul Claudel à son égard la désignaient pour incarner la figure de la femme artiste maltraitée par le pouvoir masculin, méconnue pour son oeuvre et humiliée dans son corps, condamnée à l'enfermement pour préserver la réputation de la famille Claudel. Alors que son frère poursuivait sa course aux honneurs, Camille fut internée pour une «démence paranoïde» qui durera 30 ans. Son frère entrera sous la Coupole, elle finira à la fosse commune.
Rodin, deux femmes dans sa vie
Auguste Rodin est l'un des sculpteurs français les plus connus, auteur notamment de la célèbre statue du Penseur. Il n'a pourtant pas vécu des débuts faciles. Jeune artiste, il échoua trois fois au concours des Beaux-Arts dans la section sculpture: son travail était jugé non-conforme au respect de la tradition néo-classique dominante de l'époque. Plus tard, il imposera un style nouveau reconnu comme une rupture nette avec les pratiques d'alors: l'exécution, qui sert avant tout à exprimer le caractère de l'oeuvre, ne respecte plus la vraisemblance des masses et des proportions. 
Le sculpteur entretiendra une relation artistique et amoureuse passionnée et tumultueuse avec Camille Claudel qui durera une douzaine d'années. À cette époque, leurs créations fonctionnent comme autant de déclarations, de critiques ou de réponses à l'autre, mais Rodin refusera fermement les demandes en mariage de Camille Claudel laquelle finira par s'éloigner avant d'être internée par sa famille.
Au début de l'année 1917, Rodin épouse Rose Beuret, sa seconde muse. Celle-ci décédera quelques jours plus tard.