Retour dans le temps

Je l'avais oublié, ce livre. Un vieux livre publié une première fois en 1944, il y a 70 ans. Hier, quoi.
Un manuel scolaire intitulé: ATLAS - GÉOGRAPHIE - Province de Québec et du Canada. Un bouquin de 120 pages écrit par les Frères Maristes, un ordre de religieux laïcs catholiques d'origine française.
Cet atlas était destiné aux élèves de sixième et septième années qui suivaient ce qu'on appelait à l'époque «les cours supérieurs». Mon père a probablement appris, en partie, sa géographie dans ce livre.
Je l'ai trouvé dans une vente de garage l'été dernier (le livre, pas mon père!). Pourquoi l'ai-je acheté? Parce que je suis curieux. Et j'aime bien de temps en temps jeter un coup d'oeil sur ce qu'on enseignait à l'époque dans les écoles de langue française. Par curiosité, disais-je. Mais aussi pour m'amuser. Il y a toujours des passages dans ces vieux livres qui rappellent comment le monde a bien changé au cours des dernières décennies. Des passages devenus amusants avec le temps. Et à mes yeux, ces livres n'ont pas de prix.
J'ai retrouvé cet atlas dans mes affaires, hier, en fouillant pour autre chose. Puis je me suis mis à le feuilleter. Parfois en secouant la tête d'incrédulité devant ce que je lisais. Parfois en souriant. Et quelques passages m'ont fait rire aux éclats.
Comme celui-ci sur le climat québécois, lu dans le chapitre La province de Québec: «Le climat de la province de Québec est très favorable à la santé et à la culture des plantes. L'hiver est froid, mais comme il est clair et sec, il est plus facilement supportable qu'en Europe; il donne de la vigueur au sang. Une épaisse couche de neige protège le sol et les plantes contre le froid et donne de beaux chemins pour le transport des objets lourds.»
De «beaux chemins»!? Quoi, le nid-de-poule n'existait pas il y a 70 ans!?
«Bien non, Gratton. Les rues n'étaient pas pavées!»
Ouais... vu de même. Alors la voilà la solution au problème récurrent des damnés nids-de-poule: on retire le béton et on roule sur des chemins de terre! De rien.
Et c'est quoi ce passage: «le froid donne de la vigueur au sang»? Je ne sais pas ce que fumaient les Frères Maristes en écrivant ce livre dans leur couvent, mais moi, quand il fait -25degrés, le sang me gèle!
Voici d'autres passages amusants et intéressants pigés dans cet atlas de 1944, dont ce tout premier paragraphe du chapitre Province de Québec: «La province de Québec a été le noyau du Canada: c'est là qu'abordèrent les premiers colons français, nos ancêtres. C'est de là que les missionnaires et les hardis explorateurs s'élancèrent pour aller de proche en proche, jusqu'aux bouches du Mississipi et jusqu'aux montagnes Rocheuses, portant avec eux l'Évangile et la civilisation. C'est au pays de Québec que fut d'abord appliqué le nom de Canada: voilà pourquoi nous sommes les vrais Canadiens.»
(Les vrais Canadiens? Je peux presque entendre les «Oléééé! Olé! Olé! Oléééé!».)
Dans un exemple concret des ravages de l'assimilation sur une langue qui n'est pas protégée, voici ce qu'on peut lire dans le chapitre sur les États-Unis (rappelez-vous qu'il n'y a que 70 ans de ça): «On compte aux États-Unis environ 3 millions de Canadiens français. Bien organisés en paroisses et en sociétés, ils conservent fidèlement leur langue, leur religion et leurs coutumes. On les rencontre surtout dans les États de la Nouvelle-Angleterre. Ils ont à leur disposition six journaux quotidiens et 14 journaux hebdomadaires. Plusieurs Canadiens français occupent des charges importantes dans l'administration du pays.»
Vous imaginez? SIX quotidiens francophones! Et dire que LeDroit et L'Acadie Nouvelle sont aujourd'hui, 70 ans plus tard, les seuls quotidiens de langue française hors Québec en Amérique du Nord...
On revient plus près de chez nous pour lire ce qui suit dans le chapitre Région de l'Outaouais: «La vallée de l'Outaouais est la plus riche région forestière de la province de Québec; plus de 15000 bûcherons y sont employés à l'abattage des arbres. On trouve à Hull - la principale ville de l'Outaouais - la plus grande manufacture d'allumettes au monde.»
Sur une note politique, les Frères Maristes décrivent la Chambre des communes comme suit dans leur atlas: «La Chambre des communes est composée de députés élus par le peuple pour cinq ans. La province de Québec a toujours 65 députés; elle sert de base pour le nombre de députés à accorder aux autres provinces. Il y a actuellement 245 députés à la Chambre des communes. Nous avons intérêt à ce que la province de Québec soit très peuplée: nous n'aurons toujours que 65 députés, mais les autres provinces en auront moins et nous serons plus puissants au parlement fédéral.»
(Allez chérie, on fait des p'tits pour rester puissants à Ottawa.
- Pas ce soir, mon amour. J'ai mal au «Bloc»...)
Et sur le plan international, voici comment les Frères Maristes décrivaient la Chine dans leur bouquin: «Tout est jaune en Chine: la terre, les hommes, le drapeau.»
Hein?
"*
En terminant, voici la population en 1944 de quelques villes canadiennes.
Montréal, la ville la plus peuplée du Canada à l'époque, comptait 890234 âmes.
Toronto en comptait 657612.
Ottawa venait au sixième rang (derrière Hamilton et Winnipeg) avec une population de 150861 personnes.
Et Hull, au 21e rang des villes canadiennes, avec ses 32604 habitants.