Libertés enchaînées, de Pierre Dupras, représente sans l'ombre d'un doute l'une des pièces les plus troublantes de l'exposition. Sans mains ni pieds, les bras et la tête entravés derrière le dos de l'un renvoient indubitablement à la liberté d'action bafouée. Les maillons d'une chaîne bâillonnent un deuxième pour rappeler que certains sont privés de la liberté de parole. La liberté de penser d'un troisième est étouffée par une chaîne autour de sa tête.

Récupération artistique à la galerie Montcalm

Vingt-quatre artistes qui travaillent tous avec des matériaux récupérés ou des matières recyclables, voire naturelles. Leur mission: créer des Triptyques, en déclinant des oeuvres en trois temps ou en les rassemblant en trois mouvements dans une seule et même pièce.
Cette année, l'événement Recycl'Art - présenté de 2004 à 2012 à Montpellier dans la Petite-Nation - se déroule à Gatineau. Résultat? Cette première édition «urbaine» vaut amplement le déplacement jusqu'à la Maison du citoyen.
Le visiteur est vite happé par l'imaginaire foisonnant de ces créateurs de tous les horizons, à son arrivée sur les lieux. Selon l'endroit où il porte le regard en entrant dans la galerie Montcalm, il est soit accueilli avec panache par Les Trois Grâces de la Gatinoise Joanne Migneault, soit interpellé par les Proches parents coulés dans le bronze par Armand Vaillancourt.
Accrochés tout près, plus petits et discrets mais assurément sympathiques, Los Tres Compadres (les trois copains) de Cozic font quant à eux sourire. Le premier est fait à partir de morceaux de conserves rouillées; le deuxième, de cédés récupérés, de bois et de carton; le troisième, de divers morceaux de caoutchouc (dont des bouchons pour les oreilles, en guise de narines!). On ne peut s'empêcher d'y voir un savoureux clin d'oeil au populaire conte des Trois petits cochons.
Des oeuvres éclectiques
Cette nouvelle exposition collective de Recycl'Art propose des oeuvres aussi éclectiques et différentes les unes des autres que les matériaux utilisés pour les réaliser.
Du plastique mis de l'avant par Diana Boulay sous toutes ses formes aux revues d'art et autres papiers roulés par Lorraine Beaulieu, en passant par les impressionnantes plaques d'imprimerie encrées de Jean-Louis Émond, tout devient sources d'inspiration et de création.
Ici, Jacques Charbonneau empile des dizaines de jantes et freins de voitures pour transformer ces pièces mécaniques en pièces de jeu d'échec, incluant un fou (du roi) dont les grelots du chapeau prennent la forme de pelles de camions Tonka.
Là, trois cuves de machines à laver semblent braquer leur «oeil» vers le public. Tour de guet? À moins qu'il ne s'agisse d'un clocher d'église? Peu importe l'interprétation qu'on lui donne, Sèche Archi-Sèche d'Armand Destroismaisons résonne.
Non loin, Mustapha Chadid réunit au sein de son inspirant Parcours les grands mouvements de sa création (bateau, taureau, l'abstrait intemporel des engrenages), pendant que Michael Kinghorn «métamorphose» de vieilles pièces d'équipement agricole en curieux bouquets organiques.
C'est sans oublier les trois superbes masques de fer de Clode Pilote. Ou encore À la barrière, la polyvalente pièce conçue à partir de bouts de bois et de pierres polies par Sylvain Potvin.
Du ludique à l'introspectif
Triptyques regroupe quelques installations qui, bien qu'affichant un petit côté résolument ludique, n'en demeurent pas moins autant de matières à réflexions.
C'est notamment le cas de l'interactive 1 + 1 = 3 de Geneviève Guénette. Le public est invité à toucher délicatement son intrigant bloc de bois. D'abord pour en sentir la surface extérieure (évoquant la peau). Puis pour en découvrir quelques facettes plus ou moins secrètes (y compris son côté «farouche», camouflé et surprenant au toucher). La Montréalaise explore ainsi les différentes «qualités» des deux parties d'un couple, dont l'équilibre permet l'arrivée du «rejeton».
Juste à côté, la glougloutante Sandwich/Le monde est fragile/Un seul dans la cascade de Daniel-Jean Primeau amuse au premier regard par ses jeux de cascades. Pourtant, en étageant ainsi verre transparent, eau coulant à travers tuyaux, vases et autres «bassins versants» de même que des morceaux de polystyrène faisant justement penser à des tranches de pain blanc, le sculpteur s'interroge sur la pollution de cette source de vie. L'effet de son installation s'avère aussi relaxant que significatif.
On ne peut dès lors que regretter que Vrilles de Jean Brillant ne soit pas présentée dans son contexte optimal. Ses trois mèches d'acier devraient normalement «baigner» dans une flaque d'huile à moteur pour bien rendre sa vision de l'exploitation du pétrole et des sables bitumineux. Comme son oeuvre est ici exposée à l'intérieur, il s'avérait impossible d'intégrer le liquide pour des raisons de santé.
Cela dit, Triptyques fait la preuve indéniable que de banales attaches de plastique ou des morceaux de métal rouillé peut devenir une saisissante oeuvre d'art lorsque mis entre les mains d'un artiste inspiré.