Questionnements routiers

Alors que le pays est tout aussi étrangement que subitement plongé dans le noir, un mécanicien (qui restera sans prénom et sans âge, mais qu'on finit par imaginer jeune trentenaire, comme l'auteur) prend la route au volant d'une petite bagnole rouge dûment rafistolée par ses bons soins.
Parti de la maison familiale depuis une dizaine d'années, plaqué par une femme depuis l'équivalent d'une grossesse, l'homme fait un fils de lui et décide d'aller retrouver son paternel, qui «a le cancer de la mémoire» et vit à l'autre bout du continent.
Au fil des 4736 kilomètres, sur une route où «il n'y a que les accidents pour [l]e regarder droit dans les yeux», il égraine ses souvenirs et réflexions (sur son lien avec son père, les relations de couple, les histoires qu'on [se] raconte, la vérité, etc.). Il embarque une femme qui a «développé le goût des catastrophes» à force de carburer à l'ordinaire, ainsi qu'un homme, verbomoteur, et son intrigant étui à guitare - qui demeureront tout aussi anonyme que le héros.
Ce road trip n'est pas sans rappeler, par le contexte un brin apocalyptique, la fameuse Route de Cormac McCarthy: au gré de leurs déplacements, les personnages de Christian Guay-Poliquin croiseront des hommes et des femmes dont la catastrophe ne fait pas toujours ressortir les meilleures facettes. Cela dit, on est loin de la puissante charge émotive du titre de McCarthy (couronné du Pulitzer en 2007). Le lecteur peut toutefois se laisser transporter par la plume souvent poétique du Québécois, qui signe ici un premier roman digne de mention, dont la finale soulève bien des questions.
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Le fil des kilomètres, Christian Guay-Poliquin, La Peuplade, 230 pages
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