D'ailleurs, il y a « un peu » de Perrine Leblanc dans le personnage d'Alexis, dans sa passion pour les odeurs. «J'ai le sens de l'odorat très développé», confie-t-elle.

Perrine Leblanc: écrire entre notes de fond, tête et coeur

L'Homme blanc avait laissé percer les premiers effluves. Les notes de tête prometteuses d'une auteure en éclosion.
Avec Malabourg, la plume de Perrine Leblanc embaume un verbe enraciné dans le terreau fertile de son idée de l'Amérique, imprègne ses personnages d'essences d'humus, de rose, d'eau de mer (le sulfure de diméthyle, apprendra-t-on).
Elle fait éclater les notes de coeur d'une écrivaine amoureuse, en pleine possession de son orgue à parfum, la langue française. Dont elle joue avec finesse pour en extraire ses notes de fond : des enfances marquées par le drame et le voyage comme lieu de retour à soi et d'épanouissement.
« C'est un roman très important pour moi, confirme Perrine Leblanc. Parce qu'il laisse entrevoir des motifs qui pourraient devenir récurrents dans mon écriture. Parce qu'il s'inscrit chez moi, aussi. »
Malabourg, 2007. Les corps de trois adolescentes sont repêchés dans le lac de ce fictif village gaspésien. Y compris celui de Geneviève dont Alexis était épris. À 17 ans, cette dernière emporte avec elle son secret : elle était enceinte d'un homme influent du village... Quant à Mina, solitaire, différente et donc suspecte aux yeux de plusieurs, le « pissenlit » d'Alexis, elle en a trop vu et entendu pour ne pas vouloir changer de décor.
Après les paysages hivernaux de la Russie de L'Homme blanc - « qui étaient un peu les nôtres aussi, quand même » -, Perrine Leblanc installe ses nouveaux héros dans son « univers ». Et les fait migrer de la Gaspésie, là où sa mère a grandi et dont la baie des Chaleurs baigne Malabourg, jusqu'à Montréal et New York.
La quintessence du voyage
« Pour moi, c'est l'Amérique. Une Amérique que les routes nous permettent de traverser, de sillonner par le sol et non pas seulement par les airs », soulève la nomade. Elle qui rêve toujours de cette Russie qu'elle n'a jusqu'à maintenant visitée que dans sa tête - et ce, « même si elle se comporte en sauvage en Crimée », commente-t-elle au détour - et aussi du Nunavik.
Si l'auteure aspire au mouvement, c'est pour « mieux revenir », inspirée, porteuse d'histoires, d'odeurs, de décors, de rencontres.
Ses personnages, eux, éprouvent le besoin de bouger pour faire la paix avec leurs troublants souvenirs.
Ainsi, à l'instar de Kolia qui fuit son passé jusqu'à Moscou dans L'Homme blanc, Alexis et Mina quittent Malabourg pour s'affranchir du drame qui les a marqués. Ils laissent leur village (« fictif », rappelle l'auteure) et le passé (simple, « un temps de verbe propre au conte », précise-t-elle).
Lui se rendra à Paris pour se faire un « nez », avant de s'installer à Montréal pour y composer ses parfums. Elle reprendra justement pied dans la bien réelle mer de béton et de verre de la métropole.
C'est là, une fois qu'ils se seront retrouvés, que leur amour pourra naître. Dans le concret d'un quotidien que Perrine Leblanc conjugue dès lors au présent.
« Je ne diabolise pas le village pour autant, fait-elle valoir. Même à Montréal, Mina a la nostalgie de la mer et des paysages qui l'ont vu grandir. Toutefois, en ville, elle n'est plus la "sauvage" de Malabourg. Il y a donc encore cette idée voulant que le mouvement, la migration, permet le recul nécessaire pour retrouver ses repères, un point d'équilibre... C'est en partant que Mina et Alexis vont se réaliser, qu'ils pourront être eux-mêmes. »
Garde-robe de parfums
D'ailleurs, il y a « un peu » d'elle dans Alexis, dans sa passion pour les odeurs.
« J'ai le sens de l'odorat très développé, confie Perrine Leblanc. S'il y a une fuite de gaz, je vais la sentir avant tout le monde, par exemple. »
Et si l'odeur de cendre d'une cigarette froide peut la « faire fuir d'une pièce », elle peut « passer des heures à humer des parfums, qui sont autant de poèmes olfactifs », renchérit celle qui a suivi un atelier pour en créer un (qu'elle a baptisé Malabourg) chez l'Artisan parfumeur, à Paris.
La trentenaire possède d'ailleurs « une garde-robe de parfums », qui lui permet d'apporter l'essentielle dernière touche à ses toilettes.
« Je ne sors jamais sans me parfumer, et je le fais en fonction du type de rendez-vous prévu : je ne porterais pas le même parfum pour une entrevue que pour un repas entre amoureux ! »
Cette quête de sens, et des sens, a justement rendu son écriture plus sensuelle dans son deuxième roman, note-t-elle.
« Mais ça, c'est peut-être parce qu'en amour, je suis plus comme Mina ! » s'exclame l'auteure en éclatant de rire.
La pression du deuxième roman
En 2011, Perrine Leblanc a remporté le Prix du Gouverneur général pour L'Homme blanc, d'abord publié par la maison montréalaise Le Quartanier, avant d'être rebaptisé Kolia lorsqu'il a été édité en France par Gallimard.
« Je me suis isolée pendant un moment, à la suite du succès remporté par le livre. C'est en plongeant dans Malabourg que j'ai retrouvé confiance en mes moyens. Je me sens aujourd'hui plus à l'aise dans ma pratique de l'écriture. »
Avec pour résultat que la Québécoise voit son deuxième roman nicher dans la prestigieuse collection Blanche de Gallimard.
« C'est fou ! Je n'aurais jamais imaginé un jour voir l'un de mes romans loger à la même enseigne que l'oeuvre de Simone de Beauvoir, de Pascal Quignard [qu'elle cite en modèle, avec Jean Echenoz, pour L'Homme blanc] ou Marguerite Yourcenar, dont j'ai lu L'Oeuvre au noir en écrivant Malabourg », soutient-elle.
Du travail avec son éditeur, elle retient le « respect de la phrase d'un auteur qui n'est pas français » dont l'équipe a fait preuve. « Je n'ai pas eu à me battre, rien eu à adapter. J'ai écrit en toute liberté. Mon roman est québécois et américain, et c'est tel quel qu'il a été publié. »